Pour sortir de la crise, le private equity mise sur la démocratisation (et les pigeons ?)
Le private equity, ou capital-investissement, est de longue date la chasse gardée des investisseurs institutionnels, à savoir les fonds de pension, les banques, les sociétés financières, les fonds fiduciaires et les individus très fortunés. Contrairement aux particuliers, ces professionnels sont en effet dotés de solides connaissances financières, et capables de gérer les risques et le manque de liquidité inhérents aux investissements à long terme sur les marchés privés.
Mais les choses pourraient bientôt changer. Les régulateurs américain et européen envisagent en effet de rendre le private equity accessible aux investisseurs individuels, un changement historique qui chamboulerait le fonctionnement des marchés et suscite autant de craintes que d’enthousiasme.
Des réformes prévues aux Etats-Unis et en Europe
Aux Etats-Unis, il s’agissait de l’une des promesses de campagne de Donald Trump, dont le private equity a largement financé la campagne de 2024. Paul Atkins, le patron de la SEC, le gendarme des marchés financiers, nommé par le président américain, a fait de cette idée l’un de ses chevaux de bataille. Plusieurs chantiers ont été ouverts dans cette optique. Du côté législatif, la Chambre des représentants a voté en juillet 2025 l'Equal Opportunity for All Investors Act. Il propose la création par la SEC d’un test d’éducation financière, qui permettrait à tout individu capable de le réussir, quelles que soient sa fortune et ses qualifications, d’obtenir le statut d’investisseur accrédité, et donc d’accéder au private equity. Le texte doit encore passer au Sénat, où les républicains disposent d’une majorité.
Du côté exécutif, Donald Trump a signé en août 2025 un décret ordonnant à la SEC et au Département du Travail de lever les barrières réglementaires empêchant les plans d’épargne retraite type 401(k) d'inclure le capital-investissement, ouvrant la porte à la redirection de milliards de dollars d'épargne populaire vers celui-ci.
La SEC a de son côté publié en septembre 2025 un rapport recommandant de revoir la définition de l'investisseur accrédité pour y intégrer des critères de compétence (diplômes financiers, licences professionnelles) plutôt que de simples seuils de richesse. Elle doit mettre en place des propositions allant dans ce sens dans le courant de l’année.
Côté européen, le Retail Investment Strategy, un paquet législatif sur lequel le Parlement et le Conseil de l'UE ont conclu un accord fin 2025, prévoit également d’assouplir les règles permettant à un investisseur particulier d’obtenir le statut de professionnel. Il devrait entrer en application dans le courant de l’année et au plus tard en 2027.
Un pari gagnant-gagnant ?
La perspective a de quoi allécher les particuliers. Les fonds de capital-investissement offrent en effet des retours se situant autour de 15%, là où ceux du S&P 500, l’un des indices les plus populaires, se situent plutôt autour de 10%. La promesse est simple : investir comme les 1%, en s’affranchissant des barrières qui permettaient jusqu’ici aux particuliers de profiter des meilleures opportunités présentes sur le marché.
Du côté de l’industrie, il permettrait, dans une période économique difficile, de débloquer l’accès à des milliards de dollars ou d’euros des particuliers, dont ne bénéficient actuellement pas les fonds de private equity. Le sujet est particulièrement brûlant en Europe, où la faiblesse des marchés de capitaux est souvent citée comme l’un des obstacles majeurs au développement des start-ups les plus matures sur le Vieux continent, poussant les jeunes pousses les plus prometteuses à s’expatrier aux Etats-Unis, et donc à créer de la richesse et des emplois sur place plutôt qu’en Europe.
Une manière de se défausser sur les investisseurs individuels ?
Mais pour le capital-investissement, l’ouverture aux investisseurs individuels constitue un moyen de se sortir d’un marasme dans lequel l’industrie s’est enlisée depuis la remontée des taux d’intérêt post-Covid en 2022. Les fonds de private equity ont investi massivement dans des sociétés bénéficiant de valorisations artificiellement gonflées grâce aux années fastes du Covid et à des taux d’intérêt très bas, et se retrouvent désormais bloqués avec à leur portefeuille un grand nombre de sociétés qui ne cessent de retarder leur entrée en bourse, les privant de leurs juteux retours sur investissement, donc de leur capacité à dégager du cash pour continuer à investir et faire tourner la machine.
Tant que la situation économique ne s’améliore pas, c’est donc tout leur modèle qui est remis en question. Les investisseurs misaient sur une embellie économique en 2026 qui permettrait de sortir de ce cercle vicieux, mais la guerre en Iran et la crise énergétique qu’elle a provoquée ont douché cet espoir. Dans ce contexte, accéder à une nouvelle réserve de cash constituerait une élégante porte de sortie pour l’industrie.
Cette stratégie a suscité les critiques de certains experts des milieux financiers, à l’instar de l’éditorialiste Simon Nixon, qui accuse sur son Substack l’industrie du private equity de vouloir abuser de la confiance des investisseurs individuels. "Les risques pour les petits porteurs sont manifestes. Depuis des années, l’industrie a écarté les investisseurs particuliers de larges pans de l’économie en utilisant la dette (souvent garantie sur les actifs mêmes des entreprises acquises) pour retirer ces sociétés des marchés publics. Désormais, plutôt que de les revendre à un prix conforme à leur valeur, le secteur les conserve, dans l’attente de les céder aux épargnants ordinaires à des prix gonflés. Ladite démocratisation n’élargit pas l’accès aux opportunités : elle vise à transférer la charge des pertes sur d’autres acteurs", estime-t-il.
Le risque de vider le capital-investissement de sa substance
D’autres voient dans la démocratisation du private equity un pari risqué qui pourrait se retourner contre l’industrie elle-même, à l’instar d’Amit Seru, professeur de finance à la Stanford Graduate School of Business. "Le capital‑investissement a besoin de capitaux patients et de long terme, à l’abri des pressions courts-termistes des marchés publics. Ouvrir grand les vannes aux investisseurs individuels introduirait des exigences de liquidité, des horizons d’investissement plus courts et un niveau d’examen réglementaire accru", estime-t-il dans une tribune parue sur le Financial Times.
Paradoxalement, la croissance du capital-investissement pourrait ainsi le vider de ses spécificités, donc de sa substance, et en définitive signer sa perte. En s’ouvrant aux particuliers, les sociétés de capital‑investissement seront de plus en plus régulées et traitées comme des banques, soumises à toutes sortes de contrôles, régulations, tests de résistance et règles de liquidité. "Cela pourrait étouffer la nature audacieuse et flexible du capital‑investissement et le conduire à la stagnation. Le capital‑investissement et le capital‑risque stimulent l’innovation à long terme précisément parce qu’ils opèrent en dehors des contraintes strictes de la réglementation bancaire", juge Amit Seru.