IA : la souveraineté cognitive, dernière compétence avant l'effondrement
En danger, la capacité d'attention profonde et de pensée critique deviennent les nouvelles compétences clés au sein des organisations, et des nations.
Un chiffre devrait suffire à ouvrir le débat. Une étude menée en 2024 par IPSOS pour le Centre National du Livre indiquait que les jeunes de 16 à 19 ans passaient plus de 5 h sur les écrans[1]. Au même moment, l'irruption massive de l’IA générative dans les organisations transforme les conditions du travail intellectuel. La conjonction des deux phénomènes appelle une réflexion : la capacité de concentration profonde, longtemps tenue pour un acquis tacite, devient l'infrastructure cachée de toute compétence managériale différenciante. Si elle s'effondre, ce qui menace ne relève ni de la pédagogie ni de la santé publique. C'est une question de souveraineté cognitive.
Un effondrement attentionnel déjà documenté
Les données convergent. Selon Gloria Mark, professeure à l'Université de Californie, notre capacité à rester concentrés sur une tâche unique a chuté de 2 minutes 30 secondes à 40 secondes en deux décennies. Bruno Patino, dans son ouvrage "Tempête dans le bocal", rappelle qu'un possesseur de smartphone reçoit aujourd'hui en moyenne 46 notifications par jour, et que les utilisateurs des grandes plateformes y consacrent 2 heures 30 quotidiennes. La captologie, cette science qui applique les neurosciences au design d'applications conçues pour capter l'attention, n'est pas un complot manipulatoire, mais un "simple pragmatisme utilitaire". Du côté des plus jeunes, Michel Desmurget, chercheur en neurosciences cognitives, documente avec plus de 2 000 références bibliographiques, des déficits cognitifs, linguistiques et attentionnels mesurables qui contredisent frontalement la légende d'une "génération numérique" naturellement plus agile. Ces données ne décrivent pas une pathologie marginale. Elles documentent un déplacement structurel des conditions mêmes de la pensée.
L'IA générative, accélérateur d'une délégation cognitive
C'est dans ce paysage que s'installe l'IA générative. Une étude publiée en 2024 dans l'International Journal of Educational Technology in Higher Education par Zhang et ses coauteurs établit que la dépendance aux outils d'IA générative chez les étudiants entraîne une baisse mesurable de la créativité et du raisonnement critique, ainsi qu'un accroissement de la paresse cognitive. Le mécanisme est désormais documenté : plus l'outil prend en charge la formulation, l'organisation et la conclusion d'un raisonnement, moins l'utilisateur entretient les facultés qui permettent de juger ce qui en sort. La distinction est ici déterminante. Un usage augmentatif suppose une réflexion personnelle robuste préalable, ensuite enrichie et structurée par l'outil. Un usage substitutif délègue à la machine ce que l'on ne veut plus produire soi-même. Or l'usage substitutif rencontre, chez les générations entrantes, un terrain cognitif déjà fragilisé par deux décennies d'économie de l'attention. C'est cette superposition, fragilité préalable et puissance déléguante, qui doit alerter.
La concentration comme infrastructure stratégique pour les organisations
Chayma Drira de l'Institut Montaigne a proposé en avril 2026 un déplacement de cadrage déterminant : la captation de l'attention des mineurs est un enjeu de défense. L'auteure plaide pour l'introduction dans le droit d'une catégorie inédite, le "temps algorithmique", distincte du temps d'outil et du temps de loisir choisi. Ce qui se joue c'est la capacité d'une génération à former le jugement dont dépend l'exercice futur de la citoyenneté. Le paradoxe est cinglant : à mesure que l'IA automatise le traitement de l'information, la valeur économique des compétences cognitives de haut niveau s'accroît, alors même que la condition numérique contemporaine les érode. Aux établissements d'enseignement supérieur comme aux entreprises de prendre acte de cette nouvelle donne, et d'inscrire dans les cursus et les parcours collaborateurs des dispositifs explicites d'entraînement attentionnel : diagnostics personnels, apports neurocognitifs, exercices de lecture profonde, comparaison raisonnée des productions humaines et assistées par IA. La concentration profonde ne se transmet plus par défaut. Elle doit désormais être enseignée.
La période exige une lucidité institutionnelle. Les établissements d’enseignement supérieur et les entreprises ne pourront longtemps faire l'économie d'une stratégie attentionnelle articulée. Ce n'est pas une affaire d'hygiène numérique ni de bien-être au travail. C'est l'une des conditions structurelles de la performance individuelle et collective dans une économie où l'intelligence artificielle devient ubiquitaire. La souveraineté cognitive n'est pas un slogan : c'est la dernière compétence qui reste à défendre. Face aux stratégies et aux algorithmes adaptés volontairement par les plateformes de réseaux sociaux en fonction des pays d’utilisation, et à leur impact sur la jeunesse, elle doit aussi devenir un enjeu et une préoccupation politique pour chaque nation.
[1] https://www.sante.fr/derrierelechiffre-plus-de-4-heures-decran-par-jour-pour-les-6-17-ans-quest-ce-que-cela-signifie