ChatGPT ne soigne pas. Mais il révèle un problème que nous n'avons pas encore résolu
ChatGPT ne soigne pas. Mais si des millions de Français lui confient leurs symptômes chaque jour, c'est peut-être moins une question de technologie que de système de santé à bout de souffle.
Des millions de Français consultent aujourd’hui ChatGPT pour décrire leurs symptômes, avant de voir un médecin, ou à sa place. C’est compréhensible. 8 millions de personnes n’ont pas de médecin traitant. Dans certaines zones sous-dotées, obtenir un rendez-vous chez un généraliste prend six semaines. Quand le système est absent, l’algorithme occupe le vide. C'est rationnel. Ce n'est pas pour autant acceptable.
Les données de marché sont sans appel : en France, la majorité des téléconsultations concernent des patients vivant dans des déserts médicaux. Elles révèlent une réalité simple : la demande de soins est bien là, massive, et elle cherche une réponse. L'IA générative s'est engouffrée dans cette brèche. Mais elle le fait parfois en produisant une réponse qui ressemble à un avis médical, sans en assumer les exigences, les responsabilités ni les garanties.
Une compétence apparente, un risque réel
Les modèles de langage sont fluides, structurés, convaincants. Ils hiérarchisent les hypothèses, proposent des diagnostics différentiels avec une précision de façade. Ce qu'ils produisent, techniquement, c'est une prédiction statistique sur la suite probable d'un texte médical, pas une évaluation de l'état de santé d'une personne réelle. Ils ignorent les antécédents familiaux, les traitements en cours, les interactions médicamenteuses. Deux patients aux symptômes identiques peuvent nécessiter des prises en charge radicalement différentes selon leur âge ou leurs comorbidités. C’est précisément cette lecture singulière que le médecin opère, et qu’aucun algorithme ne peut reproduire.
Il y a aussi une question de responsabilité que la tech ne peut pas esquiver. Un médecin répond de chaque diagnostic devant l’Ordre, devant la justice, devant ses patients. Il est assuré, il a prêté serment. Une IA ne dispose ni de numéro RPPS, ni d’assurance en responsabilité civile professionnelle. En cas d’erreur, infarctus retardé, méningite manquée, urgences surchargées par une alarme injustifiée, personne ne répond. Les conséquences, elles, sont réelles.
La performance sur cas type ne suffit pas
Certains avanceront que des études comparatives montrent des performances diagnostiques de l’IA équivalentes à celles de médecins sur des cas standardisés. Ces travaux méritent d’être pris au sérieux. Ils évaluent des cas types, dans des conditions contrôlées, sans la relation, sans le contexte, sans la capacité à percevoir ce que le patient n’exprime pas. Un patient seul, inquiet, qui interprète mal une réponse algorithmique et reporte sa consultation de trois semaines : cela n’entre dans aucun protocole d’évaluation. La bonne question n’est donc pas "l'IA est-elle capable de diagnostiquer ?" mais "à qui profite l'illusion qu'elle le peut ?".
L'IA au service des médecins, et à cette condition seulement
Reconnaître que l'IA générative ne peut pas se substituer au médecin ne revient pas à nier son potentiel. C'est même l'inverse. Le véritable enjeu n'est pas de savoir si l'IA remplacera les professionnels de santé, mais de déterminer comment elle peut les rendre plus efficaces au bénéfice des patients.
Utilisée dans un cadre médical, sous la responsabilité de professionnels de santé, l'IA peut enrichir la pratique clinique, alléger les tâches administratives, améliorer la coordination des soins et fluidifier les parcours des patients. La télémédecine en apporte déjà la démonstration. Selon la Cour des comptes, elle génère 113 millions d'euros d'économies annuelles pour le système de santé. Pourtant, la France ne réalise encore que 4% de ses actes médicaux en téléconsultation, contre 20 à 30% dans les pays les plus avancés. Une IA intégrée à ces parcours, encadrée et supervisée par les médecins, pourrait amplifier ces bénéfices. À condition de rester un outil d'aide à la décision, et non de devenir un substitut à la consultation médicale.
C'est là que se situe le véritable défi. Si des millions de Français interrogent aujourd'hui ChatGPT sur leurs symptômes, ce n'est pas parce qu'ils préfèrent une intelligence artificielle à un médecin. C'est d'abord parce qu'ils ne trouvent pas de médecin disponible. Tant que cet accès restera insuffisant, les patients continueront de chercher des réponses ailleurs.
La priorité est donc double : investir dans l'accès aux soins et fixer des règles claires pour les usages de l'IA en santé. Les patients doivent savoir distinguer une information générée par un algorithme d'un véritable avis médical, et les outils d'IA doivent être conçus pour assister les professionnels, jamais pour leur déléguer la responsabilité du diagnostic. La technologie peut contribuer à résorber la pénurie de soins. Elle ne doit pas devenir une solution de remplacement à cette pénurie.