"Taïwan aura une place très importante dans la révolution de la robotique"
Très implantée à Taïwan, la société américaine Graphen a dévoilé en juin dernier Aiter One, un humanoïde destiné notamment à la santé, au retail et aux services. Son fondateur revient sur les principaux défis technologiques de ces machines.
Fondée en 2017 et basée à New York, Graphen est une société américaine dirigée par l’entrepreneur et chercheur taïwanais Ching-Yung Lin. Très implantée à Taïwan, où elle dispose d’une équipe de R&D et s’appuie sur l’écosystème local de l’électronique et de la fabrication, l’entreprise développe des technologies d’intelligence artificielle appliquées notamment à la robotique humanoïde. Elle a dévoilé en juin dernier Aiter One, un humanoïde destiné notamment à la santé, au retail et aux services, ainsi qu’Aiter Go, un robot bipède plus compact orienté vers la logistique et l’inspection.
JDN. Pour commencer, pouvez-vous présenter Graphen et ce que vous cherchez à faire dans la robotique ?
Ching-Yung Lin. Nous sommes une entreprise d’intelligence artificielle. Nous travaillons dans l’IA depuis plusieurs années. Aujourd’hui, nous essayons aussi d’appliquer cette intelligence artificielle aux robots, notamment aux robots humanoïdes. L’idée, ce n’est pas simplement de construire un robot qui peut marcher. Il faut qu’il puisse comprendre ce qui se passe autour de lui, interagir avec les humains et ensuite accomplir certaines tâches. Il y a par exemple les hôpitaux. Nous avons besoin de personnes pour aider les patients et les personnes âgées, alors qu’il y a de moins en moins de personnes disponibles pour faire certains de ces métiers. C’est là que les robots peuvent apporter une aide.
Quel est aujourd’hui le principal défi pour parvenir à faire travailler ces robots aux côtés des humains ?
Il y en a beaucoup. Avec un robot, vous êtes dans le monde réel, avec des humains autour de vous. Le robot doit marcher, comprendre son environnement et comprendre ce que font les personnes. Et il y a surtout la question de la sécurité. Il doit être capable d’interagir avec des humains sans être dangereux. Vous ne pouvez pas simplement lui dire : "Va d’ici à là". Il faut qu’il sache s’il y a une personne devant lui, ce qu’elle est en train de faire, s’il peut passer ou s’il doit attendre. Pour un humain, beaucoup de choses sont très faciles. Nous regardons une situation et nous savons immédiatement ce que nous devons faire. Nous prenons constamment ce genre de décisions sans y penser. Pour une machine, ce type de jugement est encore extrêmement difficile. Je pense donc qu’il faudra encore beaucoup de temps avant qu’un robot puisse faire tout ce qu’un humain peut faire.
Dans quels domaines voyez-vous les premières utilisations concrètes de ces robots ?
Les hôpitaux sont un bon exemple. Dans un hôpital, il y a énormément de choses à faire. Vous avez des médecins et des infirmières, mais ils ne devraient peut-être pas avoir à effectuer toutes les tâches. Transporter quelque chose, déplacer du matériel, apporter certaines choses d’un endroit à un autre : ce sont des tâches pour lesquelles un robot peut aider. Il y a aussi les personnes âgées. Dans beaucoup de pays, la population vieillit et il n’y a pas assez de personnes pour s’occuper de tout le monde. Les robots peuvent donc apporter une assistance. Mais il y aura toujours des choses pour lesquelles l’humain est indispensable. L’objectif n’est pas de dire que les robots doivent tout faire. Il faut plutôt déterminer quelles tâches peuvent être confiées aux robots et lesquelles doivent continuer à être réalisées par des humains.
Pour qu’un robot puisse évoluer dans ces environnements, comment développez-vous et entraînez-vous son intelligence artificielle ?
Nous développons les modèles d’intelligence artificielle. Pour qu’un robot fonctionne, il ne suffit pas d’avoir la partie mécanique. Il faut une intelligence qui lui permette de comprendre ce qu’il voit, de comprendre son environnement et de savoir ce qu’il doit faire. Et pour cela, il faut aller dans les environnements réels. Par exemple, si vous voulez avoir un robot dans un magasin, il faut comprendre ce qui se passe réellement dans un magasin. Les personnes bougent, elles se comportent de différentes manières, il y a toutes sortes de situations. Vous ne pouvez pas tout apprendre uniquement dans un laboratoire. Il faut donc collecter des données dans différents endroits et dans différentes situations. Nous pouvons le faire à Taïwan, mais aussi dans différents pays. L’objectif est d’avoir suffisamment de données issues du monde réel pour que l’IA puisse comprendre son environnement et savoir comment réagir.
Où avez-vous déployé vos technologies pour le moment ?
Nous expérimentons déjà nos technologies d’IA dans plusieurs environnements réels. Notre assistant numérique Aiia, un avatar conversationnel déployé notamment sur des bornes interactives, a été utilisé dans des hôpitaux à Taipei et à Changhua, dans un commerce du Queens à New York, dans la restauration à Manhattan, ainsi que comme concierge lors d’événements à Manhattan et à Singapour.
Cette intelligence pourrait-elle à terme équiper des robots fabriqués par d’autres entreprises ?
Oui, c’est possible. Nous n’avons pas forcément besoin de fabriquer tous les robots nous-mêmes. Il y aura beaucoup de types de robots différents et beaucoup d’entreprises qui fabriqueront des robots. Notre valeur peut être dans l’intelligence artificielle. Nous pouvons avoir nos propres robots, mais nous pouvons aussi potentiellement fournir cette intelligence à d’autres entreprises.
Taïwan domine déjà une partie de l’industrie des semi-conducteurs et de l’électronique. Pourquoi le territoire possède-t-il selon vous un avantage dans la robotique ?
A Taïwan, vous avez pratiquement tout l’écosystème. Pour fabriquer un robot, il faut beaucoup de composants : l’électronique, les moteurs, les capteurs, les puces, les composants mécaniques… Et Taïwan est très fort dans tout cela. Vous pouvez trouver beaucoup de choses directement ici. Bien sûr, vous devez parfois acheter certains composants ou certains matériaux ailleurs, par exemple en Chine. Vous ne pouvez pas tout fabriquer vous-même. Mais le fait d’être à Taïwan est un avantage parce que l’écosystème industriel est déjà là. Taïwan possède déjà une grande partie des compétences nécessaires : les semi-conducteurs, l’électronique, les composants et la fabrication. Tout cela est nécessaire pour les robots. Taïwan peut donc avoir une place très importante dans cette révolution. L’enjeu est maintenant de combiner cette capacité industrielle avec l’intelligence artificielle et le software.
Taïwan sait aussi très bien fabriquer. Un robot est composé d’un très grand nombre d’éléments et toutes les entreprises ne vont pas fabriquer elles-mêmes chacun de ces composants. Elles auront besoin de fournisseurs. Taïwan peut donc fabriquer des robots, mais aussi fournir beaucoup de composants et de technologies aux robots produits ailleurs dans le monde.
Quelles sont maintenant les prochaines étapes pour Graphen, et jusqu’où peuvent aller les robots humanoïdes à plus long terme ?
La première chose est de continuer à améliorer le robot et à trouver les bons cas d’usage. Au début, les robots seront surtout utilisés pour certaines tâches très précises. Cela peut être dans les hôpitaux, les entreprises, les services ou d’autres environnements professionnels. Mais à terme, l’idée est qu’ils puissent être utilisés partout. Peut-être qu’un jour, chacun pourra avoir un robot chez lui. Ce n’est pas simple : une maison est un environnement très complexe. Pour pouvoir être dans une maison avec des humains, le robot doit comprendre énormément de choses et être capable de s’adapter. Le but, à terme, est vraiment d’avoir des robots capables de vivre et de travailler aux côtés des humains.