IA : la fracture décisionnelle

La Cabrik

L'IA, tout le monde en parle. Depuis plus de vingt ans, elle infiltre méticuleusement l'espace public, nos vies, l'entreprise et ses systèmes d'information. Aujourd'hui, elle va plus loin.

"La plupart des décisions ne se réduisent pas à un choix binaire. En prenant le temps d’analyser la situation et d’impliquer les bonnes personnes, on peut généralement trouver de meilleures réponses." Jamie Dimon, CEO JPMorgan.

Le choc d’appropriation 

L'IA, tout le monde en parle. Depuis plus de vingt ans, elle infiltre méticuleusement l'espace public, nos vies, l'entreprise et ses systèmes d'information. Aujourd'hui, elle va plus loin. Elle devientt un agent, capable de réaliser des prouesses à notre place. C'est fascinant.

Le problème, c'est que la révolution vient d'ailleurs. Les modèles, l’imagination, l’audace et les capitaux sont étrangers. 

En France, un écosystème entrepreneurial s'est structuré au cours des dernières années. Mais nous n'avons pas résolu l'enjeu du capital et la facture est notre retard structurel qui menace notre souveraineté. Ce n’est pas irrémédiable. La compétition est âpre, brutale et extrêmement rapide. Pour vaincre quelque part, sans perdre partout, nous allons devoir y croire et travailler autrement. 

Le premier réflexe est de croire la bataille perdue car nous ne pratiquons pas le même jeu : l’échelle du capital est un choc qui semble nous disqualifier. Mais, l’exemple de Mira Murati est un chant d’espérance. L’ancienne directrice technique d'OpenAI a levé deux milliards de dollars cinq mois après avoir créé Thinking Machines Lab, sans produit. C’est significatif, mais face aux soixante-cinq levés par Anthropic ou aux cent vingt-deux levés par OpenAI en un seul tour, c’est accessible, même pour un pays comme la France, culturellement averse au risque et au chemin de traverse. 

D’ailleurs, Yann LeCun qui a co-fondé AMI Labs à Paris avec Laurent Solly et Alexandre LeBrun, a levé un milliard, trois mois après la création de l’entreprise. Sans produit non plus. Mistral a mis trois ans à obtenir ce que LeCun a obtenu en trois mois : cent cinq millions en 2023, un milliard sept en 2025, trois milliards ce mois-ci. Tour après tour, modèle après modèle. Ce n'est pas le projet qui a changé, c'est ce que le capital achète : la preuve hier, la réputation aujourd'hui sublimée par le sponsoring extraordinaire de l’Élysée. 

Le fait marquant est implacable : les capitaux sont étrangers, la prise du risque est hors de France. Alors, ne nous étonnons pas de constater que le leadership IA n’est pas en France alors même que nous avons des talents remarquables qui finissent par entreprendre en dehors de l’Hexagone. 

Notre première fracture est un choc d’appropriation : nous embrassons avec un certain engouement les usages ; nous testons et explorons sans vigilance les différentes innovations, en oubliant qu’au départ, nous sommes le produit. Nous répétons le même geste de dépendance inlassablement, sans tirer les bonnes conclusions de notre faible engagement sur le capital. Ainsi, depuis vingt ans, la réalité est éloquente : notre pays n'a fait qu'arbitrer des choix d'outils venant d'ailleurs. 

La suite est logique : la décision s’aligne sur l’indécision. 

La fracture de la décision

L’indécision se vit de différentes manières et les organigrammes en sont une bonne illustration. À l’échelle du SBF 120, mon observation est que seuls près d’un tiers des entreprises ont une fonction digitale représentée au comex ; le second tiers montre une fonction éclatée sur plusieurs périmètres ; et le troisième tiers traduit un problème d’enjeu : la fonction n’existe pas. 

Alors, comment s’étonner que le pays n’arrive pas à se doter d’une feuille de route articulée qui le fait sortir de la dynamique des séquences narratives ? Nous sommes férus de grandes messes déclaratives, mais peu de dirigeants s’exposent pour provoquer une feuille de route et même dans ce cas, les montants ne permettent pas de changer l’état de la compétition. Nous courons après les autres, en particulier les Américains. Nous tentons de dresser une digue règlementaire pour juguler la captation de nos données. C’était la préoccupation du début. Dorénavant, l’inquiétude a changé de nature : nous essayons de protéger ce qui reste de notre souveraineté.

Le cumul de tout ce que nous avons abdiqué est une menace : capital, modèles, infrastructures, data, expériences. Nous sommes devenus un territoire d’extraction et de consommation que s’arrachent les États-Unis ou la Chine. 

Depuis près de dix-huit mois, les alertes viennent de toutes parts, même des grandes banques américaines qui ne cessent de nous interpeller sur les conséquences irréversibles de notre apathie collective ; et soyons clairs, notre torpeur est publique et privée. Nous sommes comme paralysés par l’ampleur du chantier IA. 

Le problème vient également de la méthode : nous ne sommes même pas décidés à faire autrement, c’est-à-dire en convoquant de nouveaux modes opératoires. Nous continuons à privilégier le cloisonnement du monde : verticalité, entre-soi, absence de remise en cause, rareté de la triangulation, recours minimaliste à la négociation. 

Nous nous laissons rouer de coups par un monde qui se radicalise dans ses positions, dans sa parole et dans sa négociation. Nous sommes en situation dégradée et cela s’aggrave car nous ne savons pas provoquer le sursaut.  

Nous agonisons sans avoir changé d’angle : nous pourrions nous dire que nous vivons un moment d’innovation sans précédent et que nous devrions embrasser ce moment avec l’énergie propre à la période des Trente Glorieuses. Nous devons accepter le vertige du risque et de l’incertitude et nous jeter dans le monde, sans attendre que les réponses viennent du monde politique. 

Le monde économique doit se mettre sur le sentier de la guerre car nous vivons une guerre hybride et silencieuse, mais la facture est colossale. Et pour le moment, les pertes ne sont pas humaines, elles se résument aux attributs de notre puissance. 

La facture de l’indécision 

La réalité donne le vertige : nous empruntons un milliard d’euros par jour dont 80% financés par les étrangers. Nicolas Baverez résume cela à une arithmétique limpide : chaque Français emprunte 12 euros par jour au capital étranger. Le financement du capital suit le même modèle : 109 milliards d’euros annoncés au sommet IA de février 2025 dont 90% de capitaux étrangers. 

Nous vendons notre indépendance et cela réduit la robustesse de notre souveraineté dans différents domaines : industrie, technologies, capital, travail, modèles, data, démocratie, Europe, climat. 

La tech est en première ligne et tout va très vite. C’est donc le moment où nous devrions apprendre à compter pour solliciter et mobiliser toutes les intelligences du pays, sans dogme, avec ouverture, en pensant chaque jour aux enjeux critiques plutôt que de protéger nos certitudes, préserver nos habitudes et d’ignorer nos biais. 

Nous en arrivons à un point où les idées ne sont plus jugées pour ce qu’elles sont, mais par la personne qui les porte. Il est temps de nous inspirer de ce qui a fait le succès de l’Amérique : la curiosité, la combativité, le rêve, l’ouverture, le capital et l’aspiration à bouger les lignes. Tout ceci est un jeu pour gens sérieux. Le problème est qu’à la fin, il y a toujours des gagnants et des perdants ; ces règles sont universelles. Sauf qu’avec l’IA, la décision est confisquée par certains qui pourront transformer en perdants des personnes qui auraient pu faire une différence. C’est le terreau de la prochaine crise. 

Avoir une feuille de route IA est vital et ce serait suicidaire d’attendre le résultat de la présidentielle pour enfin trancher les arbitrages stratégiques. Le risque est qu’une fois passé cet attentisme, il ne nous reste plus rien à décider car le monde aura choisi pour nous.