IA : faute de règles, les doctorants l'utilisent à leurs risques et périls
La rentrée littéraire, secouée par l'affaire Thélyson Orélien, écrivain accusé d'avoir utilisé l'IA pour rédiger son dernier roman, a accentué une crainte chez les doctorants : celle d'être soupçonnés à leur tour d'avoir rédigé leur thèse avec l'IA. "Je pense qu'on a tous un peu peur. Tous les doctorants qui utilisent l'IA se demandent s'ils vont un jour être inquiétés pour cela, s'ils vont être accusés de ne pas avoir respecté la probité scientifique qu'exige un tel travail", nous confie Jimmy Kolbe-André, doctorant en droit public à l'université Paris-Panthéon-Assas. Et pour cause. Si le milieu académique accepte l'utilisation de l'IA pour faciliter la recherche, il reste plus silencieux sur son usage pour la rédaction des thèses de doctorat. "Pour l'instant, pour les doctorants et chercheurs, les règles sont floues en la matière", confirme Anthony Kischel, désormais post-doctorant en neurosciences au Centre polonais de développement des technologies.
Une absence de règles partagées
"De mon côté, j'utilise l'IA au quotidien pour ma thèse de doctorat. Et, peut-être, y aura-t-il un problème au moment de la soutenance. Mais ce ne sera normalement pas le cas car tout le monde est au courant autour de moi, mon directeur de thèse compris. J'ai même donné des conférences sur la manière d'intégrer l'IA dans un travail de recherche. Je ne m'en cache donc pas. (…) Et puis la majorité des doctorants utilise l'IA, c'est un secret de polichinelle", assure Jimmy Kolbe-André. S'il bénéficie d'une certaine clémence de la part de son université, "relativement permissive" en la matière, ce n'est pas le cas d'autres thésards. La plupart d'entre eux "naviguent à vue", selon lui. Chacun adapte son usage de l'IA en fonction de ses vues personnelles sur le sujet ou de ce que lui permet son directeur de thèse.
Pour Pauline Elie, doctorante en droit à l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, à Paris, il est hors de question de céder à la tentation. "J'ai une position plutôt claire et stricte. Je n'utilise pas du tout l'IA pour la rédaction". Pour elle, rédiger sa thèse à l'aide de l'IA revient à perdre la titularité de ce travail mené "avec fierté et désir personnel. (…) Et puis, avec l'IA, le rendu est toujours lisse, désincarné, très bourgeois". Moins radical, Anthony Kischel partage pourtant presque le même avis : "Si un doctorant demande à l'IA de peaufiner un texte qu'il a écrit, pour améliorer la grammaire ou la structuration de paragraphes, ce n'est pas problématique. Mais s'il demande à l'IA d'écrire tout un paragraphe, c'est intolérable". A l'inverse, Jimmy Kolbe-André assume pleinement son usage pour rédiger sa thèse : "Je soumets à l'IA une liste de bullet points à partir desquels elle suggère une rédaction. Ensuite, je reprends la rédaction car elle est rarement bonne. C'est un processus itératif".
"Il serait toutefois préférable qu'il y ait des directives claires qui nous expliquent ce qui est ou non autorisé", peste Anthony Kischel. "Il faudrait en effet un règlement ou une loi qui clarifie la situation, pour mieux se repérer sur la base d'un texte. Tant qu'il n'y en a pas, il ne peut qu'exister différentes approches", affirme Jimmy Kolbe-André. Pire : cette insécurité juridique pousse des doctorants à limiter drastiquement leur usage de l'IA, par peur qu'une future réglementation ne l'interdise et décrédibilise leurs travaux, selon Anthony Kischel. "Je sais que si certains ne l'utilisent pas plus largement c'est parce qu'ils ne savent pas ce qui sera accepté ou non à l'avenir. Peut-être que, plus tard, des écoles doctorales vont totalement interdire l'IA. Pour éviter que leur diplôme de doctorat soit remis en cause, ils évitent donc de trop l'utiliser, par peur et sécurité".
Une pratique consensuelle émerge toutefois. Celle d'assumer l'usage de l'IA pour sa thèse en y ajoutant une annexe qui précise comment elle a été utilisée. "Je l'ai vu dans une thèse soutenue à Assas, il y a un an. Dans une annexe d'une dizaine de pages, l'auteur expliquait qu'il avait utilisé l'IA pour du sourçage, la bibliographie, les notes de bas de page, etc. Mais ce n'était pas pour de la rédaction". C'est ce que préconise également Lonni Besançon, maître de conférences en data visualization à Linköping University, en Suède. Il permet à ses élèves doctorants d'utiliser l'IA seulement "dans une phase d'amélioration du texte qu'ils ont écrit". Il s'inspire de la pratique de nombreuses revues scientifiques internationales, dans lesquelles ses élèves publient les articles qui composeront leur thèse. "Aujourd'hui, la majorité d'entre elles acceptent l'utilisation de l'IA à partir du moment où ce n'est pas pour de la création et quand elle est déclarée dans l'article".
Un seuil d'acceptation flou
Cette pratique de transparence ne convainc toutefois pas Anthony Kischel. "Peut-être que dans quelques années, ces revues déclareront que tous les articles où l'IA a été utilisée devront être retirés. C'est une vraie peur chez certains". Autre problème : à partir de quel seuil l'aide de l'IA n'est plus acceptable ? "Il demeure en effet une zone d'ombre sur ce que signifie utiliser l'IA pour la rédaction d'une thèse. Un flou sur le niveau à partir duquel c'est admis ou non", reconnait Lonni Besançon. Cette inquiétude n'effleure pas Jimmy Kolbe-André : le recours à l'IA pour la rédaction ne lui pose pas de problème tant que les idées développées dans la thèse restent celles du doctorant. "On pourra toujours me reprocher, plus tard, d'avoir utilisé l'IA. Mais ce n'était pas interdit et c'était mes idées. Et on me le reprochera par rapport à quoi ? Par rapport à la formulation du titre ou des notes de bas de page ? Par rapport à la structuration du plan, la rédaction, la bibliographie ? (…) Est-ce qu'on peut vraiment fixer un seuil à partir duquel ce n'est plus ta réflexion mais celle de l'IA ? Cela me paraît compliqué", s'interroge-t-il.
Et puis… il est difficile de repérer l'usage de l'IA, même avec Pangram, la solution à l'origine de l'éviction de Thélyson Orélien du prix Goncourt. "C'est très compliqué de détecter et prouver cet usage. Quand bien même un texte est watermaké, tu ne peux jamais prouver à 100% qu'une rédaction est générée par de l'IA. Quand mes IA génèrent du texte que je ne retouche pas, mes tests Pangram ne voient même pas leur trace. Désormais, ce qui va être déterminant pour les chercheurs, ce n'est pas le processus, mais le résultat". Dans ce contexte, difficile de ne pas se poser une question fondamentale : "J'ai un doctorant qui se demande l'intérêt d'être chercheur, quand l'IA peut faire autant de choses pour lui…", conclut, dépité, Lonni Besançon.