Quand l'État se lit à lui-même : démocratie, numérique et vigilance citoyenne
Le gouvernement du Québec invite les fonctionnaires à réfléchir, dans une perspective citoyenne, aux tensions entre innovation technologique et démocratie — un pari courageux, non sans angles morts.
La Bibliothèque Cécile-Rouleau (BCR) du Complexe Administratif G du gouvernement du Québec et le Conseil du trésor du Québec proposent cet été une collection qui invite les fonctionnaires à réfléchir, dans une perspective citoyenne, aux tensions entre innovation technologique et démocratie — un pari courageux, non sans angles morts.
Un contexte gouvernemental sous pression
La démarche prend un relief particulier à la lumière du rapport déposé en mai 2026 par l'Autorité des marchés publics (AMP). À la suite d'un mandat confié en 2025 par la présidente du Conseil du trésor, l'AMP a formulé 20 constats et 9 recommandations, mettant en lumière des lacunes importantes en matière de gouvernance, de gestion de projets et des coûts par activités, d'encadrement, d'expertise et de reddition de comptes dans les projets numériques publics. Sa première recommandation : repositionner la gouvernance des projets numériques au sein du Secrétariat du Conseil du trésor. En d'autres termes, l'État québécois reconnaît lui-même ses fragilités dans la conduite de sa propre transformation numérique. Proposer une collection sur la démocratie et les technologies de rupture relève donc d'une forme de lucidité institutionnelle — ou d'un exercice de rattrapage.
Innovation numérique et risques technocratiques : la tension centrale
C'est ici que la collection touche à l'essentiel. Les chercheurs et chercheuses en gouvernance numérique ont abondamment documenté le paradoxe de la modernisation publique : en voulant améliorer l'efficacité des services, les États risquent de concentrer le pouvoir décisionnel dans des algorithmes opaques, éloignant les citoyens du processus démocratique. Shoshana Zuboff (2019), dans The Age of Surveillance Capitalism, décrit comment les grandes infrastructures numériques peuvent devenir des mécanismes de contrôle comportemental — une dynamique qui s'applique aux entreprises et gouvernements. Virginia Eubanks (2018), dans Automating Inequality, montre comment les outils algorithmiques de gestion publique tendent à reproduire et amplifier les inégalités existantes.
Le gouvernement du Québec a pourtant affirmé que la transformation numérique représente une occasion incontournable pour renforcer la libre circulation de l'information et la participation citoyenne, une position qui rejoint les principes du Partenariat pour un gouvernement ouvert (PGO), auquel le Québec a officiellement adhéré en octobre 2020. L'intention est louable. Mais entre le discours sur la transparence et la réalité des décisions algorithmiques non auditables, un fossé persiste — que la collection thématique de la BCR a le mérite de mettre en tension.
L'engagement écocitoyen : un angle encore marginal
La dimension écocitoyenne mérite un regard particulier. Les technologies de rupture — intelligence artificielle, analyse massive de données, surveillance environnementale par des capteurs — sont présentées tantôt comme des leviers d'action climatique, tantôt comme des sources de consommation énergétique insoutenable. Kate Raworth (2017), dans Doughnut Economics, rappelle que la gouvernance publique doit réconcilier performance institutionnelle et planchers écologiques. Pour des fonctionnaires appelés à concevoir des politiques publiques intégrant ces réalités, la lecture critique des discours technoptimistes constitue une compétence professionnelle aussi bien qu'une obligation éthique.
L'éthique dans la gestion publique : ne pas esquiver l'inconfort
Source : Gilles Couture Ltée.
L'initiative de la BCR et du Conseil du trésor soulève enfin une question de fond : peut-on inviter des fonctionnaires à lire des ouvrages critiques sur les risques de surveillance technocratique tout en continuant à déployer des outils numériques que ne soumet pas encore une gouvernance démocratique robuste ? La réponse honnête exige d'aller au-delà de la collection de livres. Des auteurs comme Michael Sandel (The Tyranny of Merit, 2020) ou Corinne Gendron (Développement durable et économie politique, 2006) insistent sur la nécessité d'institutions capables d'autocritique et de délibération collective