Écrans, réseaux sociaux, IA : arrêtons de prendre nos enfants pour des idiots
La loi sur la protection des mineurs face aux réseaux sociaux relance le débat sur les écrans.
Alors que le Parlement vient d’adopter une proposition de loi visant à protéger les mineurs des dérives des réseaux sociaux, le débat public se crispe à nouveau autour des “écrans”. Interdictions, peurs, injonctions contradictoires : les parents sont sommés de choisir entre tout bannir ou tout subir. Cofondateur de La Méthode Aristote et père de quatre enfants, Aimery de Vaujuas plaide pour une approche plus nuancée : distinguer les usages toxiques des outils éducatifs et repenser l’éducation numérique. Il appelle à sortir de cette opposition stérile. Selon lui, le vrai enjeu n’est pas l’écran en soi, mais l’usage, les modèles économiques derrière les plateformes et l’éducation au discernement numérique.
Je suis père de quatre enfants. Alors la question des écrans, ce n’est pas de la théorie pour moi. C'est tous les soirs à table, tous les matins dans la voiture, tous les week-ends où il faut arbitrer entre YouTube et les devoirs. Et ce qui me sidère, c'est l'hystérie collective autour du mot « écran ». Comme si ce mot désignait le Mal absolu. Comme si un écran, c'était Belzébuth en pixels. Sauf qu'un écran, c'est juste une vitre. Une vitre derrière laquelle il y a de tout : du génie, du vide, du plein, du beau, du laid, du crétin et du brillant.
Dire que « les écrans rendent idiots », c'est aussi malin que de dire que « les livres rendent intelligents ». Vous avez déjà lu Closer ? C'est un livre aussi. Imprimé sur du papier. Avec de l'encre.
Un adolescent qui passe sa journée sur TikTok à regarder des gogos danser en play-back et un autre qui lit Le Comte de Monte-Cristo sur une liseuse n'ont rien en commun. Absolument rien. Sauf qu'ils regardent tous les deux un écran.
Le vrai problème, ce n’est pas l'écran. C'est le modèle économique.
Il n’y a qu'une question à se poser pour comprendre si le service est bon ou mauvais pour vos enfants : Qui gagne de l’argent, et comment ?
TikTok, Instagram, Snapchat : ces machines sont conçues par des types payés des fortunes pour rendre vos ados accros. Leur boulot, c'est de capter l'attention. De la garder. De la transformer en pognon publicitaire. L'intérêt de nos têtes blondes ? Ils s'en moquent comme de l’an quarante.
Ce qui compte, c'est que Junior reste scotché le plus longtemps possible devant son écran. Même si ça le transforme en légume. Surtout si ça le transforme en légume, d'ailleurs. Voilà le vrai danger. Pas « l'écran ». Pas « la lumière bleue ». Pas le « temps d'écran ». Le danger, c'est le business model qui se cache derrière.
L'IA, c'est pareil : tout dépend de ce qu'on en fait
L'intelligence artificielle, c'est un outil. Comme un couteau. Avec un couteau, vous pouvez égorger votre voisin ou préparer une blanquette de veau. Le couteau, lui, il s'en fiche. Il est neutre. L'IA, c'est pareil. Si vous l'utilisez pour créer des deepfakes dégradants ou pour arnaquer des personnes vulnérables, vous êtes une ordure.
Si vous l'utilisez pour aider un ado à comprendre les fractions, vous êtes utile. L'outil amplifie votre intention. Point final. A La Méthode Aristote, on utilise l'IA pour que les élèves puissent avoir accès aux meilleurs explications possibles. Et les progrès sont là, mesurables.
Ce qu’on observe, par exemple, c’est qu'ils osent poser des questions qu'ils n’oseraient jamais poser à leur prof. Pourquoi ? Pas parce qu'ils respectent pas leur prof. Mais parce qu'ils ont la trouille. La trouille de passer pour des imbéciles. La trouille de ralentir la classe. La trouille qu'on se moque d’eux. Combien de fois un prof demande « Vous avez compris ? » et tous les élèves disent « Oui » alors que c'est faux Des milliers de fois. Tous les jours.
L'IA ne juge pas, ne se moque pas, ne s’impatiente pas. Elle répète cent fois la même chose sans soupirer. Pas la même chose, d’ailleurs : elle réexplique différemment, jusqu’à ce qu’on ait compris. Aux 28 enfants d’une même classe elle donnera 28 exemples différents, pour qu’ils collent exactement à leurs référentiels et à leurs centres d’intérêts. Résultat : l’élève ose demander. Et il progresse.
L'IA, c'est un super assistant. Mais elle ne remplacera jamais un vrai prof.
Parce que ce qui motive un ado, ce qui le structure, ce qui lui donne envie de se bouger, c'est l'humain. Toujours. C'est l'assemblage des deux qui marche. Alexandre le Grand lui-même avait besoin d’un tuteur. Il a eu Aristote — l'Aristote original — comme précepteur. Quotidiennement. À ses côtés. Cette chance extraordinaire était l'apanage des privilégiés. Aujourd'hui, grâce à l'IA, on peut la rendre accessible au plus grand nombre. À condition de ne pas faire n'importe quoi, et de mettre des vrais profs agrégés derrière.
Arrêtez de terroriser les enfants et de culpabiliser les parents
À chaque innovation, il y a des prophètes de malheur qui débarquent en hurlant que c'est la fin du monde. L'imprimerie ? Elle allait corrompre les esprits. A cause de Gutenberg on n’allait plus devoir apprendre par cœur et le cerveau allait s’atrophier. On l’avait annoncé ! Le chemin de fer ? Ça allait nous faire perdre la guerre parce que les soldats ne feraient plus 1000km en marchant pour aller au front, et ça allait les ramollir.
Et maintenant, les écrans. On explique même aux enfants que « la lumière bleue rend bête ». Mon fils de 10 ans m'a demandé l'autre jour : « Papa, c'est vrai que la lumière bleue ça rend idiot ? » On en est là. On terrorise nos propres enfants avec des bobards pseudo-scientifiques. On culpabilise les parents qui donnent une tablette à leur enfant — sans demander si c'est pour scroller sur des danseuses en maillot de bain ou pour apprendre l'anglais.
C'est absurde. Si on veut vraiment protéger nos enfants, il faut arrêter de tout mélanger. Les réseaux sociaux qui les transforment en junkies de la validation par likes ? Oui, il faut les interdire. Les outils qui leur permettent de comprendre enfin pourquoi Pythagore ce n'est pas juste un gars avec une barbe ? Non, il ne faut pas les diaboliser.
Conclusion : la nuance, ce n’est pas de la faiblesse. C'est même un peu nécessaire si on s'intéresse vraiment à l'intérêt de l'enfant. La vraie protection ne passe pas par l'interdiction aveugle. Elle passe par l'intelligence. Par la capacité à faire le tri. Par le courage de dire « ça oui, ça non, et voilà pourquoi ». Et si on veut vraiment le bien de nos ados, c'est ça qu'il faut leur apprendre. Pas à trembler devant un écran, mais à savoir ce qu'ils en font.