IA conversationnelle : la fenêtre des enseignes se referme d'elle-même

Geoffrey Sanfourche

Pendant 20 ans, les enseignes ont payé leur audience à des intermédiaires qui leur renvoyaient le client. Les assistants conversationnels ne changent pas le prix de ce péage. Ils changent l'endroit.

"Quelle machine à café pour un bureau de dix personnes, à moins de 400 euros, livrable cette semaine ?" La question est ordinaire. Posée à un assistant conversationnel, elle reçoit une réponse argumentée, avec des modèles et des prix, qui ne passe par le site d'aucune enseigne. Le client se présentera ensuite chez un marchand avec sa décision déjà prise, ou ne se présentera pas.

On attribue volontiers ce déplacement à l'intelligence artificielle. Je crois que c'est une erreur de diagnostic, et qu'elle coûtera cher aux enseignes qui s'y accrochent.

Un arrangement accepté depuis vingt ans

La distribution achète une partie de son audience et obtient l'autre par le référencement naturel. Dans les deux cas, un tiers décide de l'ordre d'affichage. L'arrangement restait supportable pour une raison simple : ce tiers renvoyait le client vers l'enseigne. Le passage se payait cher, mais la comparaison s'achevait sur les pages du distributeur, avec son merchandising et ses arguments. Ce que change la couche conversationnelle n'est pas le prix du péage, c'est l'endroit où la comparaison s'achève. Elle s'achève maintenant dans la réponse, à partir de sources que l'enseigne ne fournit pas.

Cet espace se vend déjà. OpenAI a annoncé des formats publicitaires dans ChatGPT, Google a confirmé des liens sponsorisés dans ses AI Overviews, Perplexity commercialise des emplacements natifs. En France, Google a lancé AI Overview le 22 juillet. Le 36e Observatoire de l'e-pub du SRI, publié treize jours plus tôt, le donnait encore pour imminent. Les formats payants n'y sont pas encore ouverts, mais l'écran qui les accueillera est en place. La rareté y sera plus sévère que sur une page de résultats, puisqu'une réponse cite deux ou trois marques là où une page en affichait dix. Seer Interactive mesurait en septembre 2025 un taux de clic organique de 7,9 % lorsque la marque figurait dans un AI Overview, contre 4,1 % lorsqu'elle en était absente. La mesure porte sur le clic et non sur la vente. Elle indique néanmoins le sens du mouvement.

Encore faudrait-il pouvoir suivre ce mouvement. Personne ne sait le compter. Le client qui a comparé dans une conversation avant de taper le nom d'une enseigne dans son navigateur remonte en trafic direct, sur la ligne la plus flatteuse des tableaux de bord. Quant aux outils qui prétendent mesurer les citations dans les réponses d'IA, deux d'entre eux peuvent afficher, pour un même périmètre de marque, des volumes séparés par trois ordres de grandeur.

Ce que les enseignes détiennent encore

Un assistant ne sait rien qu'on ne lui ait donné. Il ne devine ni un prix, ni un stock, ni la compatibilité d'une cartouche avec une imprimante ancienne. Il lit des sources. Sur ce terrain, les enseignes détiennent trois choses que ni les budgets média ni la puissance de calcul ne fabriquent.

La compatibilité, l'équivalence, l'usage réel, c'est-à-dire ce que les vendeurs savent et que les fiches produits disent mal.

La disponibilité d'une référence dans un magasin proche, information décisive dans l'achat courant et que personne d'autre ne possède.

L'historique de transactions, qui vaut mieux que les intentions déclarées vendues par les plateformes et qui fait la fiabilité d'un ciblage.

Ces trois avantages se consomment, et c'est la partie du raisonnement qu'on entend le moins. Moins de trafic sur les sites signifie moins de comportements observés, moins de comptes ouverts, moins de données à recouper avec les tickets de caisse. Le calcul de court terme paraît bon, puisqu'un trafic plus rare et mieux qualifié convertit mieux. Il masque une décapitalisation lente : les enseignes gagnent en rentabilité immédiate ce qu'elles perdent en capacité à documenter leurs clients. Ce qui les rendrait indispensables aux assistants est précisément ce que la médiation par assistants appauvrit. La fenêtre ne se referme donc pas parce que des concurrents avanceraient plus vite. Elle se referme d'elle-même.

Dix questions, une seule mention

En juillet, j'ai posé dix questions d'achat à ChatGPT, Gemini et Perplexity, en session déconnectée et sans personnalisation. Quelle cartouche pour telle imprimante, quel ruban pour telle étiqueteuse, où l'acheter. Des questions que nos vendeurs traitent tous les jours.

Bureau Vallée sort dans une réponse sur dix, mentionnée comme revendeur possible parmi d'autres. Jamais en source.

La distinction pèse plus lourd que le chiffre. Être nommé dans une phrase signifie que le modèle a gardé quelque part le souvenir d'une marque de bureautique. Être cité en source signifie que la réponse a été fabriquée avec vos données. Nous avons le souvenir.

L'absence n'est pas générale, et c'est ce qui la rend instructive. Sur les sujets où nous avons publié des contenus, l'organisation d'un déménagement par exemple, ou la reliure d'un document, l'enseigne est citée, y compris en source. Nous existons pour ces systèmes là où nous avons rédigé des articles. Nous n'existons plus là où il faudrait exposer un catalogue. Le conseil produit est le premier motif de visite dans nos magasins et notre plus grande absence dans les réponses.

Trois chantiers, dont un ingrat

Le premier consiste à rendre les catalogues lisibles par des machines. Données structurées, flux propres et rafraîchis, accès au stock par API. Le sujet ne se présente pas bien en comité de direction et ne produit aucun effet visible avant plusieurs mois. Il conditionne pourtant tout le reste, y compris la publicité, puisque les mêmes flux enrichis déterminent la citation gratuite dans une réponse et l'éligibilité aux formats payants qui s'y installeront. Une enseigne qui néglige ses données produit paiera la même présence plus cher, en supposant qu'elle reste achetable.

Le deuxième consiste à arbitrer sur le retail media. Le marché ne demande pas mieux : le levier a progressé de 18 % au premier semestre 2026 selon la même édition, et 85 % des annonceurs interrogés par Publicis Commerce annoncent une nouvelle hausse de budget en 2026. La croissance vient presque entièrement du retail search, en hausse de 24 %. Le display que les enseignes vendent sur leurs propres inventaires ne gagne que 3 %. Le budget suit la requête. Reste que bâtir une régie suppose une audience et une profondeur de catalogue que la plupart des enseignes françaises n'atteignent pas, dans un marché qui se concentrera. Pour la majorité des enseignes, l'objectif réaliste n'est pas de devenir une régie, mais d'être la source que ni les régies ni les assistants ne peuvent contourner.

Le troisième est de reconstruire la mesure sur l'incrémentalité, parce qu'une recommandation formée dans une conversation ne laisse aucun parcours à attribuer. Tests géographiques, groupes de contrôle, ventes incrémentales. Ces méthodes ne sont pas nouvelles et restent minoritaires.

Le risque pèse d'abord sur l'achat courant

La menace n'est pas répartie également, et il faut le dire. Là où l'achat porte une charge émotionnelle, dans la mode, le luxe ou l'aménagement, l'interface de l'enseigne garde une raison d'exister : le client veut voir, comparer, parfois se tromper. Sur l'achat courant, un agent peut arbitrer seul sur le prix, la disponibilité et la fiabilité des données, puis déclencher le réassort. Les plateformes travaillent déjà sur les protocoles d'achat qui le permettront.

C'est le terrain de mon enseigne, et le plus exposé. Une cartouche d'encre ne se choisit pas vraiment, elle se remplace. Le jour où cette décision est déléguée, l'enseigne cesse d'être un critère pour devenir une variable d'ajustement.

Les limites de ce test

Dix questions posées un matin de juillet ne constituent pas une étude. Le test dit seulement que sur notre cœur de métier, à cette date, nous n'étions pas dans la réponse. Il a suffi à ouvrir une discussion en interne, ce qui était son objet.

J'ignore aussi si les assistants continueront de citer leurs sources. Rien ne les y oblige et l'intérêt des plateformes n'est pas évident. Si cette pratique reculait, le travail décrit plus haut perdrait une partie de son effet visible. Il resterait la condition d'accès aux dispositifs publicitaires qui s'installent dans ces réponses, ce qui suffit à le justifier.

Ce qu'il restera à négocier

Le déplacement est engagé et ne s'inversera pas. La plupart des enseignes paieront pour figurer dans les réponses, et la vraie question est de savoir ce qu'elles auront à présenter ce jour-là. Des données produit exposées, un stock lisible et une mesure crédible permettent de négocier. Sans cela, il ne reste qu'à enchérir.

C'est une décision de direction générale et elle tient en peu de mots : rester un canal de distribution, ou devenir la référence sur le produit.