De Thalès de Milet à l'IA : une courte histoire des monopoles

Retour sur quelques événements majeurs de l'histoire qui ont conduit aux monopoles d'aujourd'hui, parmi lesquels le cloud computing et l'intelligence artificielle.

L'une des actualités les plus importantes de 2017 a été le rachat de Whole Foods par Amazon pour un montant de 13,7 milliards de dollars. Ces deux dernières années ont démontré que cet événement a eu un impact négatif significatif, réduisant ainsi l'offre pour les clients de Whole Foods et les opportunités pour les petits producteurs d'épicerie. Toutefois, cette acquisition revêt un aspect encore plus troublant, qui est lié à la puissance des données dans ce monde digitalisé d'aujourd'hui. 

Une courte histoire des monopoles

Pour comprendre et contextualiser cette acquisition, il convient de revenir sur les événements majeurs de l'histoire qui ont conduit aux monopoles d'aujourd'hui.

Le premier exemple de pratiques monopolistiques telles que nous les connaissons aujourd'hui remonte à la Grèce de 600 av. J.-C. Le célèbre astronome et mathématicien, Thalès de Milet, est devenu puissant en créant un monopole sur l'huile d'olive, en utilisant ce que nous appelons maintenant en économie les "contrats à terme" et les "options". Sur la base de ses connaissances en astronomie, il pouvait prédire à quel moment les olives seraient abondantes au cours d'une année donnée et acheter l'accès à tous les pressoirs à olives pour ces périodes. Détenant le monopole, il louait les presses dégageant un profit énorme.

Deux mille ans plus tard, la République de Venise nous donne le premier exemple de monopole organisé par un État. Entre les XIIIe et XVIe siècles, Venise a utilisé des pratiques monopolistiques typiques pour maintenir le prix du sel artificiellement élevé. La République s’assurait qu'elle était le seul producteur de sel de la région, même lorsque cela impliquait la destruction de sites de production alternatifs. Ce monopole a joué un rôle déterminant dans la croissance économique de cet État.

Avec le temps, les monopoles ont gagné en sophistication et en nombre. Au cours du XIXe siècle, le gouvernement américain a soutenu la croissance des grandes entreprises dans l’espoir qu’une entreprise aussi stable favoriserait la croissance économique. Cependant, vers la fin du siècle, plusieurs holdings, dont le Sugar Trust et le Rockefeller Oil Trust, devenaient des monopoles nationaux et faisaient du tort aux agriculteurs, aux consommateurs, aux travailleurs et aux fournisseurs. Le mouvement Granger en 1867 a exigé une loi pour mettre fin à ces pratiques, conduisant à la loi Sherman de 1890. La loi vise à encourager la concurrence dans les affaires en interdisant les accords anticoncurrentiels et toute tentative de monopoliser un certain marché.

Les monopoles aujourd'hui

Malgré ces lois antitrust, les monopoles n'ont pas disparu. Le marché américain des télécommunications est toujours l'un des plus chers au monde pour les consommateurs en raison du monopole d’AT&T qui a été démantelé en 1982. Nous nous souvenons tous du procès des États-Unis contre Microsoft en 2011 pour avoir abusé de son influence sur le marché des PC afin de se positionner sur le marché d’Internet. Plus récemment, l'UE a infligé une amende de 1,7 milliard de dollars à Google pour avoir tiré parti de sa position dominante en tant que moteur de recherche répandu pour prendre l’avantage sur le marché de la publicité en ligne.

Le comportement typique d'une entreprise monopolistique peut être décrit comme suit : les entreprises factureront le prix maximum possible jusqu’au point de perdre des clients. Cette tactique a été observée à plusieurs reprises au cours de l'histoire. Et cela continue aujourd'hui. Des entreprises telles que Salesforce et Google augmentent les prix unilatéralement, sans réelle alternative pour leurs clients.

Un autre exemple est dans le cloud public. Dans le monde numérique d'aujourd'hui, l'efficacité de l'infrastructure informatique définit la compétitivité des organisations, et une architecture cloud, qu'elle soit publique ou privée, est essentielle pour maintenir un avantage concurrentiel. Pourtant, dépendre à 100% d'un seul fournisseur de cloud public, c'est donner le pouvoir à un monopole. Ce fournisseur de cloud augmentera les prix de manière prévisible au point que l'organisation ne peut pas payer, capturant toute valeur ajoutée. De nombreuses entreprises rapatrient certaines de leurs données du cloud public et migrent vers des infrastructures hybrides et multi-cloud pour garder le contrôle.

Monopoles et concurrence dans un monde propulsé par l'IA 

Revenons au rachat de Whole Foods par Amazon, il s’agit d’un exemple clair d'une entreprise utilisant sa force monopolistique pour s'étendre dans un autre domaine. Mais jusqu'où cela ira-t-il ? Etant l'un des plus grands détaillants de la planète, Amazon a accès à un volume de données extraordinaire qui, grâce à l'analyse du big data et à l'IA, peut fournir des informations inestimables sur ce qui se vend et ce qui ne se vend pas.

Mais il y a une autre particularité avec les entreprises basées sur l'IA. Historiquement, la concurrence crée plus d’offre et réduit les coûts pour le consommateur. Ce n'est pas nécessairement vrai pour un marché où plusieurs entreprises propulsées par l'IA dominent. En effet, il existe une différence fondamentale entre la compétition humaine et la compétition basée sur l'IA. Les humains rivalisent par le biais de la créativité, de la création de nouveaux produits, de la perturbation de la chaîne d'approvisionnement ou de nouveaux systèmes de tarification. L'IA d'aujourd'hui n'a aucun pouvoir créatif, elle est en concurrence grâce à l'optimisation. La concurrence avec l’IA aura tendance à consommer autant d'énergie qu'elle crée de valeur, en appliquant de plus en plus d'énergie à des optimisations de plus en plus petites. Cela se produit déjà dans l'industrie du transport aérien, où l’IA fixe le prix des places d'avion, réduisant les marges des compagnies aériennes à un point où elles sont à peine viables. C'est un jeu perdant-perdant.

Attention, créativité et savoir-faire

Aujourd'hui, l'IA est extrêmement puissante, mais limitée. Ses forces résident actuellement dans la reconnaissance et la reproduction de formes, les algorithmes d'optimisation à plusieurs niveaux et sa précision constante. L'IA forte ou ascendante, où les machines peuvent effectuer n'importe quelle tâche humaine, est susceptible de rester hors de portée pendant au moins les 20 prochaines années, voire plus. La créativité, l’attention et le savoir-faire sont les trois traits humains essentiels que l'IA n'a pas encore atteints et sont la clé pour concurrencer efficacement un monopole alimenté par l'IA.

La puissance des données dans la quatrième révolution industrielle est encore relativement nouvelle et inconnue : à quel point les nouveaux monopoles deviendront-ils dangereux s'ils exploitent pleinement la puissance de la quatrième révolution industrielle et de l'IA ? Quelles seront les conséquences si l'IA parvient à une domination monopolistique ?