Qu'est-ce que la singularité, le nouveau concept venu de la Silicon Valley ?

Intelligence artificielle, nanotechnologies et biotechs permettront bientôt des progrès technologiques plus qu'exponentiels. La Singularity University apprend à les dompter.

Un concept en vogue depuis deux décennies dans la Silicon Valley commence à faire des adeptes en France, celui de la singularité. Pour certains théoriciens et futurologues, il existera dans l’avenir un moment à partir duquel l’humanité connaîtra une croissance technologique d’un ordre supérieur, sans doute grâce à l’intelligence artificielle. Car lorsque les intelligences artificielles dépasseront les capacités du cerveau humain, elles sauront aussi construire des intelligences artificielles plus efficaces qu’elles-mêmes. L’accélération du progrès technique, observée depuis des millions d’années et jusqu’ici modélisée par des exponentielles (comme la loi de Moore), enregistrera alors elle-même une accélération. A partir de ce moment, le progrès technique ne sera plus l’œuvre que des machines.

Ce point d’inflexion voire d’explosion du progrès, qui évoluera trop vite pour que le cerveau humain puisse l’appréhender, est désigné par le terme de singularité en analogie avec la singularité gravitationnelle, région de l’espace-temps (telle que les trous noirs) au voisinage de laquelle le champ gravitationnel est trop important pour que la relativité générale parvienne à le modéliser, même s’il n’est pas infini. Logiquement, l’être humain sera donc incapable aussi de prédire les conséquences sur la société et nos modes de vie de cette singularité technologique. Pour bon nombre des défenseurs de cette hypothèse, son avènement pourrait intervenir dans les années 2030 ou 2040. Ensuite, une nouvelle organisation succèdera à l’actuelle ère humaine.

Mettre ces technologies exponentielles au service de l'humain

Si certains redoutent la perte du pouvoir de décision humain qui s’ensuivrait (Elon Musk va jusqu’à prévoir l’anéantissement de l’humanité par les robots), d’autres voient au contraire dans la singularité une grande chance. L’un d’eux, Ray Kurzweil, théoricien, informaticien, chercheur, inventeur, futurologue et directeur de l’ingénierie de Google, a cofondé la Singularity University en 2009 dans la Silicon Valley avec Peter Diamandis, physicien fondateur de l’X Prize Foundation, ONG américaine encourageant le progrès technique mis au service de l’humanité. Leur credo : les technologies émergentes telles que les nanotechnologies et les biotechnologies vont permettre d’amplifier massivement l’intelligence (artificielle ou non) à disposition de l’humanité et, peut-être, de résoudre ses grands problèmes.

Pour apprendre à tirer profit de ces "technologies exponentielles" et les mettre au service de l’humanité, la Singularity University a mis en place des stages d’été intensifs où 80 scientifiques, ingénieurs, médecins, entrepreneurs, artistes et businessmen, sélectionnés chaque année parmi 3000 postulants, suivent un cursus sur ces technologies et bâtissent ensemble des entreprises qui partagent une vocation : améliorer la vie de millions d’êtres humains. L’organisation a ensuite étoffé son offre. Elle propose ainsi un programme exécutif, destiné aux dirigeants qui désirent comprendre l’impact des évolutions technologiques rapides sur leur entreprise, ainsi qu’une série de conférences expliquant comment accélérer exponentiellement les technologies correspondant à chaque grand secteur d’activité : finance, santé et médecine, industrie manufacturière… Enfin, la Singularity University a créé un accélérateur nommé SU Labs, qui vise à accompagner les start-up cherchant elles-aussi à "changer la vie d’un milliard de personnes".

Un outil pour les entrepreneurs

L’hypothèse de la singularité est depuis longtemps contestée pour son manque de bases scientifiques et pour des limitations qu’elle ne prendrait pas en compte, par exemples liées à la finitude des ressources énergétiques disponibles, ou encore à la barrière quantique à laquelle finira par se heurter la miniaturisation des composants électroniques. En outre, dans l’histoire de la physique, toutes les singularités qu’on prévoyait se sont finalement soldées par l’élaboration d’un nouveau modèle. Toutes ces objections conduisent d’ailleurs les pourfendeurs de la singularité à considérer ses adeptes comme des croyants plutôt que comme des scientifiques.

Néanmoins, la crainte de ne pas savoir s’adapter face à l’accélération du changement technologique tout comme l’attrait pour le concept d’entreprise exponentielle rend certainement le concept de singularité très attrayant aux yeux des entrepreneurs du Web et d’ailleurs, qui en retirent a minima une meilleure compréhension des leurs enjeux ainsi que quelques outils pour tenter de dompter cette évolution accélérée. Que Terminator frappe bientôt à leur porte ou pas.

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