Transformation numérique : raisons d'un flop ?

Nous sommes tous d’accord. La grande entreprise doit réussir sa « transformation numérique », ou « digitale ». Mais ça ne semble pas aller de soi. Et si elle s’y prenait en dépit du bon sens ?

Nouveau genre de « coming out » ? Pas une grande entreprise, d’hôtellerie, d’assurance, de la grande distribution… qui ne nous annonce qu’elle a réussi sa transition numérique. C’est curieux, je suis client de certaines de ces entreprises et je les trouve de plus en plus insatisfaisantes. J’ai même la bizarre impression d’une sorte d’anti-vente suicidaire. Que cache donc cette mystérieuse « transformation numérique » ?

La transformation numérique vécue de l’intérieur

Il y a quelques semaines, j’ai rencontré un réalisateur de films. Ses clients sont de très grandes entreprises. J’étais enchanté : je voulais l’interroger sur sa technique. Mais il était déprimé. Alors que je vis dans le monde de Youtube, lui a un matériel coûteux, mais ses vidéos sont diffusées sur un Intranet jurassique, elles apparaissent en tout petit. Personne ne les regarde. Surtout, tous les directeurs, de partout, veulent exprimer leur avis sur son travail. Modifications et versions se multiplient. Jusqu'à ce que l'on comprenne, à la huitième, que la première était la bonne... On vient de découvrir que le dispositif était trop coûteux. On va en réduire le coût de 30%. On pourrait faire radicalement mieux, puisque cette usine à gaz est inutile à l'heure de Google. Mais, non. On conserve cette pyramide inversée. Les économies vont peser sur sa base, sa cheville ouvrière, sous-traitante.

La bureaucratie résiste au changement

Voici ce que dit un dirigeant, sur cette question : « les entreprises d’aujourd’hui sont constituées par des communautés de personnes qui apprennent ensemble et en permanence alors que leurs organisations restent essentiellement hiérarchiques et figées autour d’organigrammes censés localiser et identifier les pouvoirs et centres de décision à une époque où l’innovation technologique passe du mode centralisé top-down à un mode inclusif en réseau, mobilisant tous les acteurs de l’entreprise et se traduisant par des ruptures ou des progrès incrémentaux ou des sauts de performance changeant la norme en matière de coûts ou de qualité. Il incombe aux équipes dirigeantes des entreprises d’être à la hauteur de ces nouvelles responsabilités dans le nouveau monde généré par le « tsunami numérique ». »

Comme dans mon exemple d’introduction, les grandes entreprises sont devenues des technocraties bureaucratiques. Elles ont massivement sous-traité leurs compétences. Ce qui commence à leur causer des difficultés. Alors, elles croient que le « numérique » est un coup de baguette magique qui va faire fondre leur mauvaise graisse. Or, le numérique ne fait qu'empirer le mal. Il rajoute des coûts sur des coûts.

Pas de numérique sans confiance

Le numérique devait tuer la bureaucratie, et c’est elle qui a le dessus. La grande entreprise est-elle condamnée à disparaître ?

On parle beaucoup de Favi, une fonderie prospère où les gens sont heureux. Eh bien, Jean-François Zobrist, qui est à l’origine de ce petit miracle, dit qu’il a voulu bâtir son entreprise « sur la confiance ». Et si c’était le nœud du problème ? Car la raison d’être de la bureaucratie, c’est le contrôle. C’est parce que l’entreprise n’a plus confiance en ses membres qu’elle doit les fliquer et qu’elle est rigide et coûteuse.

Alors, faites confiance à l’homme et le numérique vous sourira ? 

Compléments :

  • Sur Favi : un compte-rendu de l’Ecole de Paris. (« Le management (…) c’est créer les conditions dans lesquelles les choses peuvent se faire toutes seules. » dit Jean-François Zobrist.)
  • Curieusement le discours que nous tenons aujourd’hui sur le numérique s’entendait déjà dans les années 80/90. A l’époque le numérique c’était l’ERP, on parlait de bureaucratie, de reengineering et d’une réduction par deux des effectifs de l’entreprise. (HAMMER, Michael, Reengineering Work: Don’t Automate, Obliterate, Harvard Business Review, juillet - août 1990.)
  • Quant à la confiance, elle est le fondement du Capitalisme, selon Max Weber, et la Bourse de Londres: « My word is my bond » : je n’ai qu’une parole. 

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