Industrie manufacturière : la cybersécurité comme condition de résilience à l'ère numérique
Même si l'industrie est en pleine transformation, évolue rapidement, elle est toujours en première ligne.
La numérisation a profondément transformé l’industrie manufacturière européenne. Automatisation des lignes de production, convergence IT/OT, exploitation des données industrielles et recours massif aux environnements connectés ont permis des gains significatifs en productivité, en qualité et en flexibilité. Cette transformation, souvent désignée sous le terme d’Industrie 4.0, est devenue un levier central de compétitivité.
Mais cette accélération technologique a un revers : l’élargissement massif de la surface d’attaque. Depuis quatre années consécutives, l’industrie manufacturière demeure le secteur le plus ciblé par les cyberattaques. Plus préoccupant encore, leur impact économique s’intensifie. En un an, le coût des attaques dans ce secteur a augmenté de 125 %, principalement en raison des arrêts de production prolongés, des perturbations en chaîne sur les fournisseurs et partenaires, et du vol de propriété intellectuelle à forte valeur stratégique¹.
Une surface de risque structurellement élevée
Plusieurs facteurs expliquent la vulnérabilité persistante du secteur. Le premier est la convergence croissante entre les technologies opérationnelles (OT) et les systèmes d’information (IT). Si cette intégration est indispensable pour moderniser les sites industriels, elle expose des environnements historiquement isolés à des menaces conçues pour les réseaux IT classiques.
Cette exposition est aggravée par la dépendance à des systèmes OT hérités, encore largement déployés. Conçus à une époque où la cybersécurité n’était pas une priorité, ces systèmes manquent souvent de mécanismes de protection élémentaires et sont difficiles à remplacer sans risque d’interruption d’activité.
À cela s’ajoute la complexité des chaînes d’approvisionnement industrielles. Interconnectées à des écosystèmes globaux — énergie, transport, logistique, technologies — elles multiplient les points d’entrée potentiels pour les attaquants. Les vulnérabilités d’un fournisseur ou d’un partenaire peuvent rapidement se propager à l’ensemble de la chaîne, un risque désormais reconnu comme majeur par les industriels européens².
Rançongiciels et facteur humain : un duo toujours dominant
Dans ce contexte, le rançongiciel reste la menace la plus critique pour l’industrie manufacturière. Il représente près de la moitié des violations de données dans le secteur, faisant des environnements industriels une cible privilégiée pour les groupes cybercriminels³. La dépendance à la disponibilité opérationnelle, combinée à l’impact financier immédiat d’un arrêt de production, renforce la pression exercée par ces attaques.
Mais les vecteurs techniques ne suffisent pas à expliquer l’ampleur du phénomène. Le facteur humain joue un rôle central. L’ingénierie sociale et le phishing sont impliqués dans une part significative des incidents, et plus largement, le facteur humain est présent dans environ 60 % des violations observées. Dans des environnements où la sensibilisation cyber a longtemps été secondaire, ces méthodes restent particulièrement efficaces⁴.
Les activités récentes de groupes APT ciblant spécifiquement le secteur manufacturier européen illustrent également l’intérêt stratégique de ces infrastructures, tant pour le vol de données que pour des opérations de déstabilisation économique⁵.
Réglementation européenne : un levier, mais pas une finalité
L’Europe a engagé un renforcement progressif de son cadre réglementaire. La directive NIS2 impose désormais des exigences accrues en matière de gestion des risques, de sécurité des systèmes et de notification des incidents pour de nombreux acteurs industriels. Le futur Cyber Resilience Act viendra compléter ce dispositif en imposant des exigences de sécurité dès la conception des produits connectés.
Ces évolutions ont contribué à faire progresser la maturité cyber de certains sous-secteurs industriels. Toutefois, la conformité réglementaire ne peut constituer une réponse suffisante à elle seule. Les disparités de maturité restent importantes, notamment dans des secteurs historiquement moins contraints, et la résilience cyber ne se décrète pas uniquement par la conformité.
Construire une résilience cyber durable
Face à des menaces persistantes et en constante évolution, l’industrie manufacturière doit adopter une approche globale et pragmatique de la cybersécurité. Cela implique de sécuriser les systèmes hérités sans compromettre la continuité des opérations, d’intégrer la cybersécurité dès la conception des projets de transformation numérique, et de renforcer la gestion des risques liés à la chaîne d’approvisionnement.
Mais surtout, la réduction du risque humain constitue un levier immédiat et mesurable. Dans un secteur où chaque heure d’arrêt peut représenter des pertes financières considérables, cet investissement s’impose comme l’un des plus rentables.
La cybersécurité comme pilier de la performance industrielle
La cybersécurité n’est plus un enjeu périphérique pour l’industrie manufacturière européenne. Elle est devenue une condition essentielle de la continuité opérationnelle, de la compétitivité et de la confiance au sein des chaînes d’approvisionnement. À mesure que la numérisation s’intensifie, les industriels doivent passer d’une approche réactive à une stratégie de résilience intégrée, combinant sécurité des systèmes, gouvernance des risques et engagement des collaborateurs.
L’avenir numérique du secteur manufacturier dépendra moins de la vitesse d’adoption des technologies que de la capacité à les sécuriser durablement.
1. World Economic Forum, Building a Culture of Cyber Resilience in Manufacturing.
2. World Economic Forum, Global Cybersecurity Outlook 2024.
3. Verizon, 2025 Data Breach Investigations Report.
4. IBM, X-Force Threat Intelligence Index 2025.