Kaarel Kotkas (CEO de Veriff) "Veriff veut créer une identité numérique unique pour chaque personne dans le monde"

Face à l'explosion des fraudes dopées à l'IA générative, Veriff ambitionne de repenser la vérification d'identité à l'échelle mondiale. Son CEO et fondateur, Kaarel Kotkas, détaille sa stratégie et ses ambitions au JDN.

JDN. A 14 ans, vous aviez réussi à contourner les contrôles de PayPal en modifiant votre date de naissance avec Photoshop. Aujourd’hui, avec l’essor de l’IA générative, créer des faux documents ne prend que quelques secondes. Comment le marché de la vérification d’identité s’est-il adapté ?

Kaarel Kotkas est le fondateur et CEO de Veriff. © Foto - Jake Farra

Kaarel Kotkas. Au départ, le marché de la vérification d'identité était principalement guidé par la conformité réglementaire dans secteur des services financiers, les entreprises devant notamment se conformer aux lois anti-blanchiment et anti-financement du terrorisme. Celles-ci collectaient généralement quelques images d'une pièce d'identité et vérifiaient leur authenticité, en faisant le minimum pour obtenir une certification de conformité. Depuis la création de Veriff il y a dix ans, le contexte a bien changé. La création de deepfakes n’est plus réservée à ceux qui ont des moyens ou une expertise. N’importe qui peut créer en quelques secondes des contenus capables de tromper l'œil humain, et il est aujourd’hui impossible de faire la différence entre le faux et le réel à l'œil nu. Cette problématique dépasse largement le secteur bancaire et concerne désormais l’ensemble des services en ligne. Des plateformes de rencontres doivent par exemple faire face à des escroqueries menées à grande échelle, avec des agents IA conversationnels capables d’échanger simultanément avec des milliers de personnes.

Veriff propose plusieurs solutions, dont la vérification d’identité et de documents, mais aussi des outils de vérification de l’âge. Quels sont aujourd’hui les principaux cas d’usage ?

La vérification d'identité n'est pas une solution SaaS comme les autres, que l'on installe puis que l'on oublie, car les méthodes de fraude évoluent très vite. Les fraudeurs sont aujourd’hui très bien financés et ont accès aux dernières avancées technologiques, notamment en matière d’IA, au point que même des profils peu expérimentés cherchent désormais à en tirer des revenus. Veriff se distingue par le fait d’être entièrement intégré verticalement, en développant en interne ses propres algorithmes, ses technologies d’analyse des appareils et du réseau, ainsi que ses outils de détection comportementale. Là où beaucoup d’acteurs se limitent encore à une photo recto-verso d’un document et à un selfie, notre approche repose dès l’origine sur la vidéo et sur l’analyse de multiples signaux par session. Cette approche réduit fortement la subjectivité humaine et permet, dans de nombreux cas, d’atteindre un niveau de précision au moins comparable, voire supérieur, à une vérification physique en face à face.

Pouvez-vous donner des exemples concrets de points de données que Veriff analyse pendant une session de vérification ?

Lors d’une vérification, nous analysons par exemple l’environnement technique dans lequel elle se déroule. Cela inclut le type d’appareil utilisé, le système d’exploitation, ainsi que des signaux permettant de détecter l’usage de caméras virtuelles ou l’injection de médias préenregistrés. Pour chaque session, nous collectons et analysons des centaines, voire milliers, de points de données en temps réel afin de détecter toute anomalie et identifier des tentatives de fraude. En bref, ces signaux peuvent inclure des informations de session et de navigation, mais aussi des données de réseau, et enfin des caractéristiques de l’appareil.

La vérification d’identité et de documents reste votre produit central. Comment cette solution s’adapte-t-elle aux différents usages de vos clients ?

Veriff propose une solution de vérification d’identité intégrable directement dans les sites web et les applications mobiles, quel que soit le secteur d’activité. L’objectif est de déterminer si une personne est bien celle qu’elle prétend être, puis évaluer le niveau de confiance associé à cette identité. Par exemple, pour Bumble, il s’agit de confirmer via un selfie qu’un compte correspond bien à une personne réelle. Dans le secteur de la mobilité, dont fait partie Uber, notre solution permet de vérifier l’identité des chauffeurs, leurs licences et documents, et de s’assurer dans le temps que c’est bien toujours la même personne qui utilise le compte. Au‑delà de la vérification d’identité, nous aidons les entreprises à évaluer le risque associé à chaque utilisateur ou session. Grâce à des scores de risque, nous sommes capables d’identifier des schémas suspects récurrents observés sur plusieurs plateformes.

Vous avez déjà évoqué par le passé l’idée de permettre à un utilisateur de vérifier son identité une seule fois, puis de la réutiliser de manière sécurisée pour accéder à différents services. Est-ce toujours un objectif ?

C’est clairement la direction dans laquelle nous avançons. Notre vision est celle d’un monde où les signaux de confiance qu’un individu accumule au fil de ses interactions numériques, sur différentes plateformes et services, permettent de construire une identité plus robuste qu’un simple document officiel. Une fois vérifié via Veriff, cette identité digitale appartiendrait à l’utilisateur, et pourrait être réutilisée de manière fluide et sécurisée.  Aujourd’hui, les documents gouvernementaux restent la référence pour prouver son identité, car aucune alternative n’égale encore ce niveau de confiance. Pour autant, ces documents restent très statiques et les passeports restent, dans les faits, assez inégaux. Notre objectif est de construire un modèle de confiance plus fiable permettant de vérifier l’identité d’une personne. A terme, ces passeports numériques seront ainsi délivrés par Veriff, et non plus seulement par les gouvernements.

Quand comptez-vous lancer concrètement cette solution de passeport numérique et comment imaginez-vous son fonctionnement ?

En Estonie, terre d'origine de Veriff, chaque service public et privé repose sur une vérification d'identité fluide et sécurisée, y compris le vote en ligne qui est une réalité depuis plus de 20 ans. C'est ce modèle que nous voulons porter en proposant une identité numérique unique pour chaque personne dans le monde. Cette solution est actuellement testée dans trois pays et sera déployée progressivement pays par pays, d’abord en dehors de l’Europe. Mais nous n’avons pas encore de date à annoncer pour son lancement.

Quelle est la suite pour Veriff ? 

La demande actuelle est très forte car les entreprises doivent désormais vérifier les identités non seulement lors de la phase d’onboarding, mais aussi faire face aux fraudes boostées par l'IA générative et les agents autonomes. Plus de 400 millions de personnes ont déjà utilisé nos services, souvent sans le savoir, chez des clients comme Paypal, Monzo, Western Union, Instacart, Uber, ou encore Bolt. Veriff est rentable et a réalisé en 2025 un chiffre d'affaires de plus de 100 millions de dollars, soit le double par rapport à l’année précédente, alors que nos volumes de vérification ont triplé. Cela nous permet de financer notre croissance sans lever de fonds. L’entreprise emploie aujourd’hui plus de 600 personnes en Europe, mais aussi aux US et au Brésil. Après avoir réalisé 400 millions de vérifications en 10 ans, nous atteindrons les 800 millions d'ici mai 2026.

Kaarel Kotkas est le fondateur et CEO de Veriff, une entreprise estonienne qu’il crée en 2015 avec l’ambition de renforcer la confiance en ligne face à l’essor de la fraude numérique. En 2023, il a été distingué dans le classement Forbes 30 Under 30 Europe. Il est diplômé d’un Bachelor en entrepreneuriat de l’Estonian Business School.