IA : l'enjeu n'est pas le chômage, mais la formation des juniors

Ecole Européenne du Numérique

L'IA n'élimine pas les emplois, elle sabote l'apprentissage des juniors en automatisant les tâches qui forgeaient leur expertise. Il faut urgemment passer du "faire" au "juger" dans la formation.

Alors que le débat sur l’IA reste centré sur la destruction d’emplois, le New Future of Work Report 2025 de Microsoft qui vient de paraître raconte une autre histoire. Publié chaque année, les rapports de Microsoft dressent un état des lieux rigoureux de la recherche internationale sur l’impact de l’IA sur le travail. L’édition 2025 met en lumière un angle mort du débat public : ce ne sont pas les emplois qui disparaissent en premier, mais les mécanismes invisibles qui permettaient d’y accéder.

Derrière les statistiques rassurantes — un taux de chômage à 4,9% dans l'OCDE en mai 2025 — se cache une fracture silencieuse qui fragilise l'entrée des jeunes sur le marché du travail.  L'IA générative ne détruit pas les emplois en masse : elle remet en cause les parcours d'apprentissage qui y conduisent.

Dans les secteurs exposés comme le développement logiciel ou le support client, l'emploi des seniors continue de croître tandis que celui des 22-25 ans enregistre un déclin relatif de 13%. L'IA automatise les tâches de base — rédaction de comptes rendus, analyse documentaire, saisie comptable — qui servaient de « roulettes de vélo » aux débutants pour forger leur expertise.

En coupant les premiers échelons de l'échelle de carrière, la technologie menace le pacte de transmission entre générations. Le véritable enjeu n'est pas de protéger des postes condamnés, mais de mener une mutation radicale de la formation : passer d'un modèle fondé sur le « faire » à un modèle fondé sur le « jugement », où superviser l'IA devient la compétence reine dès le premier jour.

Les « canaris dans la mine » : pourquoi les juniors trinquent en premier

L'IA générative remplace efficacement le savoir codifié — le cœur de l'enseignement formel — mais peine à reproduire le savoir tacite accumulé par l'expérience. Cette asymétrie explique pourquoi les jeunes sont les premiers touchés.

Dans une étude sur l’impact de l’IA sur l’emploi des jeunes diplômés de décembre 2025, IntuitionLabs partage des données sont éloquentes : en juillet 2025, l'emploi des jeunes dans la tech aux US était inférieur de 20% à son pic de fin 2022, tandis que celui de leurs homologues de 31-49 ans continuait de croître jusqu'à 13%. Les cabinets d'audit du « Big Four » ont réduit leurs recrutements de jeunes diplômés de près de 30%, PwC UK justifiant explicitement ces coupes par l'utilisation de l'IA pour les tâches autrefois confiées aux stagiaires.

L'IA ne remplace pas l'emploi dans son intégralité, mais sa version junior.

L'échelle brisée : de l'exécution au jugement

Le contrat professionnel traditionnel — exécution à 20 ans, jugement à 40 ans — s'effondre. Les postes de débutant servaient de tremplin où les jeunes effectuaient des tâches routinières en échange d'une formation pratique. Aujourd'hui, ces tâches fondamentales sont le domaine où l'IA excelle.

Les enquêtes sectorielles révèlent que 66% des entreprises réduisent leurs embauches de débutants en raison de l'IA, et 91% indiquent que l'automatisation a transformé, voire supprimé, des postes existants. Ce goulot d'étranglement empêche la prochaine génération d'experts d'intégrer l'entreprise.

Plus préoccupant : l'IA crée une illusion de productivité fragile. Des agents de support avec deux mois d'ancienneté assistés par l'IA performent comme des agents autonomes de six mois, mais ce gain comporte un risque majeur d'atrophie professionnelle. Si un jeune employé n'apprend jamais à effectuer le travail manuellement, il n'acquiert jamais l'expertise pour juger de la pertinence des résultats de l'IA.

Du « savoir-faire » au « savoir-décider » : la nouvelle grammaire

La valeur essentielle d'un travailleur humain bascule de l'exécution au jugement. Le World Economic Forum confirme cette mutation : la pensée analytique, la créative et la résilience sont les compétences clés recherchées par sept entreprises sur dix.

Cette transformation concerne autant les jeunes professionnels que les adultes en reconversion. 59% de la population active mondiale aura besoin d'une formation approfondie d'ici 2030. Qu'il s'agisse d'un diplômé de 22 ans ou d'un cadre de 45 ans, l'exigence est identique : passer de l'exécution intuitive à l'analyse critique.

Le diplôme traditionnel voit sa valeur redéfinie : si seulement 5 % des employeurs le considèrent comme unique critère essentiel, l'IA accélère surtout une mutation vers des compétences que le système éducatif classique peine à transmettre. Les certifications en IA, les formations accélérées et l'expérience concrète gagnent du terrain. Les politiques publiques doivent accompagner cette évolution en favorisant l'abstraction logique, la décomposition de problèmes et les compétences humaines — empathie, écoute active — où l'IA montre une très faible capacité de substitution.

Gérer la pénurie de talents dans un monde vieillissant

Ignorer la formation des juniors aujourd'hui est une erreur stratégique fatale. Selon l'OCDE, la population en âge de travailler diminuera de 8% d'ici 2060, avec des baisses dépassant 30% dans un quart des pays membres. Chaque jeune travailleur devient un atout précieux, non un coût remplaçable.

Le piège du court-termisme est patent : 66% des entreprises réduisent leurs embauches de débutants tout en identifiant les déficits de compétences comme principal obstacle à leur transformation. En supprimant les premiers échelons maintenant, elles compromettent leur vivier de talents lorsque les baby-boomers quitteront massivement le marché.

L'IA doit libérer du temps aux seniors pour le mentorat, non remplacer les juniors. Les gains de productivité devraient être réinvestis dans des programmes de tutorat intensifs.

Pour un nouveau pacte de transmission

L'IA générative crée un déséquilibre en faveur de l'ancienneté, amplifiant l'avantage des travailleurs expérimentés tout en automatisant l'atout principal des juniors. En vidant de leur substance les tâches d'apprentissage des postes de débutant, nous détruisons la progression qui forme les experts de demain.

Le défi pour les dirigeants de 2030 est triple :

Transformer la formation initiale : abandonner l'apprentissage de la syntaxe au profit de la structuration des problèmes, l'abstraction logique et l'évaluation critique des résultats de l'IA.

Réinventer l'intégration : réinvestir les gains de productivité dans un mentorat intensif. Redéfinir le rôle du junior comme « pilote d'IA » sous supervision d'un « navigateur » senior, garantissant que le jugement humain reste l'arbitre final.

Reconvertir sans limite d'âge : utiliser l'IA pour démocratiser l'accès aux métiers complexes, permettant aux adultes en reconversion de valoriser leur expérience en complément des technologies.

Sans protection de la phase d'apprentissage initiale, nous ne faisons pas d'économies — nous compromettons les germes de notre expertise future.