L'objection morale abandonne le terrain : plaidoyer pour l'expérimentation de l'IA

HEAD – Genève (HES-SO)

Cette chronique critique les appels au rejet total de l'IA générative, jugés essentialistes et contre-productifs, car ils ignorent la diversité des infrastructures, des usages et des alternatives possibles.

Ce texte propose une réponse à plusieurs tribunes récentes, qui appellent à rejeter à grande échelle toute forme d’intelligence artificielle générative (IAg) : « Face à l’ouragan des IA génératives, il nous reste deux ou trois ans pour agir » (Éric Sadin, Libération, octobre 2025) ; « Face à l’IA générative, l’objection de conscience » (Atelier Ecopol, novembre 2025) ; « Face au désastre de l’IA générative, une critique abrupte, radicale est nécessaire » (Abel Quentin, Le Monde, décembre 2025). Examinant ici leurs principaux arguments, nous posons que les enjeux soulevés par l’IAg méritent mieux qu’une critique essentialiste, qui non seulement est inopérante, mais qui surtout laisse la voie grande ouverte aux périls qu’elle entend combattre. 

Écologie 

L’argumentaire de la surconsommation énergétique des IAg pêche de l’absence de séparation entre la production des modèles (LLM) et leurs usages, et surtout du manque de distinction entre plusieurs infrastructures. Une requête sur ChatGPT, par exemple, présente un impact environnemental 50 fois supérieur à une requête équivalente sur un modèle local et open source comme Llama. Cette différence fondamentale invalide l’amalgame opéré par Ecopol entre le capitalisme des plateformes et les offres décentralisées. 

Souveraineté 

Si l’importance géopolitique d’un contrôle des modèles d’IAg est considérée par Ecopol, cette idée est immédiatement rejetée en raison de difficultés financières et industrielles. Cette position équivaut, dans les faits, à abandonner le terrain et donc à renforcer encore plus les positions des grands acteurs états-uniens et chinois puisqu’un bannissement de l’IA à l’échelle internationale est inapplicable. Le modèle d’IAg suisse Apertus, par exemple, n’a été entraîné que sur des données libres de droit et chaque étape de son développement a été documentée pour rendre l’ensemble auditable. Il montre que d’autres voies sont possibles. 

Bêtise

Le texte de Eric Sadin n’a pas peur de clamer que « L’IA est le cheval de Troie du renoncement de nous-mêmes » et de s’inquiéter de « hordes d’êtres aphasiques qui viennent et [de] la lugubre uniformisation du monde qui s’annonce ». Le texte d’Ecopol en vient même à rapprocher le Web des IAg qui, tous les deux, participeraient d’un péril démocratique et d’une diminution des connaissances. Ce récit dramatique fait fi de la longue histoire du Web, qui comprend des dynamiques d’émancipation et d’expression de populations minorisées, défavorisées et menacées. Autrement dit, couper l’accès à de telles infrastructures, imparfaites et toxiques à bien dès égards, mais aussi complexes et nuancées, reviendrait à consolider les privilèges en place. 

Déchéance

Surtout, des tribunes comme celles d’Eric Sadin reproduisent un geste très ancien, celui de la conjuration morale face à une prétendue décadence. Pendant des siècles, on a annoncé l’effondrement de la culture, de la civilisation, voire de l’humanité. L’écriture, dit Socrate dans le Phèdre, détruit la mémoire et affaiblit la pensée authentique. Le roman corrompt la jeunesse et dissout les valeurs sociales. Le cinéma réduit l’imaginaire littéraire. Le Web détruit la fiabilité de l’information en permettant au plus grand nombre de s’exprimer. Le jeu vidéo n’est que violence et abrutissement. Sans être totalement erronées, d’où leur force de conviction, ces formulations renvoient en creux à l’idée d’une pureté perdue. Elles effacent les variations, les configurations alternatives, les appropriations possibles.  

Déconnexion

Le choix décisif n’est pas entre l’acceptation naïve de l’IA transhumaniste (les discours « pro-IA » devant aussi être considérés) et le déconnexionisme que ces tribunes nous proposent. Cette dialectique binaire suppose qu’il y a un flux à accepter ou à arrêter, une direction qu’il faudrait soit célébrer soit interdire. Or la réalité est infiniment plus complexe et moins directionnelle. Les technologies n’avancent jamais en ligne droite. Elles créent des espaces de possibilité qui s’ouvrent et se referment. Elles engendrent des résistances, des détournements, des usages imprévisibles. L’IA générative n’est ni le messie technologique que certains proclament ni le désastre civilisationnel que d’autres dénoncent. Elle est un assemblage instable de configurations techniques, de choix d’investissement, de pratiques sociales, d’appropriations politiques. 

Création

C’est pourquoi le seul chemin pertinent n’est ni l’acceptation naïve ni le refus moral. C’est l’expérimentation. Éprouver concrètement ce que l’IAg fait à la pensée, à l’écriture, à la langue. Non pas pour la juger d’avance, selon des principes moraux établis, mais pour se transformer soi-même dans cette rencontre – à la façon des « hétéronymes » de Fernando Pessoa qui, déjà, posait la question de savoir qui, ou quoi, écrit. L’absence de sujet stabilisé ne signifie pas l’absence de création, mais une autre forme de création, une acceptation de ce qu’on ne maîtrise qu’à demi. Le langage n’appartient jamais à un seul être. Lorsqu’on écrit avec un modèle de langage, cette multiplicité devient tangible, impossible à dénier. 

Transformation

L'objection ne débranchera pas l'IA : elle débranchera ses auteurs de la possibilité d’en orienter le développement vers des finalités émancipatrices. Car c’est là que réside la véritable radicalité : prendre le problème à la racine dans l’acceptation du risque, dans la traversée de ce qui nous menace, dans la transformation de soi qui en découle. C’est un chemin difficile, incertain, qui ne promulgue aucune garantie. Mais c’est le seul chemin qui reste vivant car, en se déconnectant de l’IA, nous ne la déconnecterons pas et nous refermerons alors une possibilité que nous n’avons pas même entrouverte.

Auteurs 

Grégory Chatonsky (artiste) 

Anthony Masure (responsable de la recherche, HEAD – Genève, HES-SO)