Christophe Negrier (Oracle) "2026 sera l'année des plateformes agentiques"

Christophe Negrier, directeur général d'Oracle France, décrypte pour le JDN la maturité du marché français de l'IA générative : entre adoption accélérée, défis d'infrastructures et transformation culturelle des entreprises françaises.

JDN. Les clients du CAC 40 d'Oracle ont-ils adopté l'IA au même rythme que vos clients dans d'autres pays en 2025 ?

Christophe Negrier est directeur général d'Oracle France. © MOURAD MOKRANI

Christophe Negrier. Parler de lenteur d'adoption en France serait réducteur. Nous sommes en pleine adoption, mais nous nous confrontons aux complexités classiques de tout changement d'envergure : enjeux organisationnels, gestion du changement, transformation profonde qui va bien au-delà d'un simple POC. Les changements incessants de politiques publiques ne créent pas non plus un environnement propice à la sérénité. Pour l'instant, nous n'avons pas encore basculé dans le travers de vouloir réglementer avant d'adopter. Nous nous en approchons, mais nous n'y sommes pas encore. Evidemment, l'instabilité politique générale en France n'aide pas.

L’IA générative entre en production dans les entreprises. Ces déploiements sont-ils déjà rentables ? Quels indicateurs permettent d’en mesurer le ROI ?

Le premier moteur d'adoption de l'IA dans les entreprises passe par des solutions pré-packagées intégrées directement dans les applications SaaS (HR, ERP, etc). Cela apporte des bénéfices immédiats sans que les clients aient à gérer la dette technique ou la gouvernance des données. Sur ce volet, pas vraiment de problème d'adoption ou de ROI. Cette efficacité opérationnelle est un ROI en soi. Ainsi, chez Oracle, nous publions nos résultats financiers 9 jours après la clôture avec 170 000 salariés dans des centaines de pays. Quand certains groupes mettent encore 3 à 6 mois, nous sommes probablement l'entreprise du S&P 500 de notre taille la plus rapide.

"Un CIO du CAC 40 m'a confié avoir réduit son temps de développement de 50%"

Sur les KPI, la mesurabilité varie énormément. Un CIO du CAC 40 m’a confié avoir réduit son temps de développement de 50%, soit 25% de gain net après contrôles qualité, pour un time-to-market 25% plus rapide. Voilà un KPI mesurable.

Le rythme d'adoption de l'IA chez les clients français d'Oracle est-il directement corrélé à leur vitesse de migration vers le cloud ? La dette technique des systèmes on-premise est-elle le frein majeur ?

Excellente question. Ce qui est certain, c'est que lorsqu'on parle d'IA générative, il y a un corollaire immédiat : le cloud. Pourquoi ? Pour des raisons technologiques, notamment d'élasticité. Les entreprises qui n'ont pas de stratégie cloud mûre et mature sont encore plus en difficulté que les autres.

Je ne lierais pas cela directement à la dette technique, c'est différent à mon sens. Ce que les entreprises ont bien compris, c'est qu'elles feront des gains de productivité, d'efficacité en permettant à leurs IA génératives de travailler sur leurs propres données d'entreprise. Et cela constitue déjà un projet en soi. Jusqu'à présent, la plupart des entreprises sont au mieux organisées en silos, au pire dotées de socles de données hyper-hétérogènes sur des plateformes tout aussi disparates. Bref, c'est souvent le chaos, ce qui crée un véritable casse-tête technique pour exploiter ces données. Ce qui fera vraiment la différence selon moi, c'est la capacité à travailler sur des données en temps réel, à servir simultanément les applications qui font tourner l'entreprise aujourd'hui, facturation, finance, RH, en temps réel, et à prendre des décisions basées sur le présent, pas sur la dernière extraction batch.

Dans les entreprises du CAC 40, les agents IA ont-ils franchi le cap de l’expérimentation pour devenir des outils opérationnels à grande échelle ? Quels usages sont effectivement industrialisés, et quels autres restent encore exploratoires ?

Toutes les entreprises se posent cette question. Est-ce que 2026 sera l'année des plateformes agentiques ? Oui, absolument. En revanche, on est encore sur des phases d'adoption. On fait des POC, on teste des périmètres un peu plus larges, on essaie différents modèles, différents agents. C'est vraiment la prochaine étape. Aujourd'hui, je n'ai aucun client qui envisage de déléguer 100% d'une tâche à des agents sans contrôle. Zéro. On est plutôt sur une approche de transformation des compétences : comment mes salariés vont coexister, cohabiter, contrôler des agents qui réalisent les tâches. Ça, c'est la stratégie actuelle.

Pensez-vous qu'il existe réellement une bulle de l'IA ?

Je ne crois pas du tout à cette bulle. J'ai commencé à travailler au moment de l'explosion de la bulle Internet. Et si je compare, les IA génératives ne sont pas la technologie WAP de l’époque. On a déjà une adoption massive en B2C et en B2B de ces technologies. Le train est parti. Je ne crois pas une seconde qu'on va revenir en arrière, sans IA, sans IA générative et sans modèles de plus en plus intelligents.

"Oracle va finir l'année fiscale autour de 65/66 milliards de dollars de revenus"

Certains acteurs vont probablement naître et d’autre disparaître. Chez Oracle, je me sens assez serein. On motorise les applications et on traite les données les plus critiques de nos clients. Cela fait 40 ans que nous le faisons en France, chez tous les clients du CAC 40. Ce que je sais, c'est qu'Oracle va finir l'année fiscale, qui se termine en mai, autour de 65/66 milliards de dollars de revenus. Et nos dirigeants ont annoncé une prévision de 89 milliards pour l'année prochaine. Je suis très optimiste.