Service client : l'IA agentique signe-t-elle la fin des serveurs vocaux ?

Odigo

Les Interactive Voice Response (IVR) relèvent d'un parcours dépassé ; l'IA agentique, intégrée au CCaaS, transforme l'entrée en relation en orchestration orientée résolution.

Pendant plus de quarante ans, les IVR (Interactive Voice Response ou serveurs vocaux en Français) ont constitué la porte d’entrée quasi universelle des centres de contact. Ils ont permis d’absorber des volumes croissants d’appels et de standardiser les flux entrants. Comme le parcours client dont ils sont une déclinaison vocale, ils reposaient sur une promesse simple : en structurant l’expérience à l’avance, l’entreprise serait capable de la maîtriser. Ce modèle a longtemps fonctionné. Il ne correspond plus à la réalité des interactions contemporaines.

Aujourd’hui, l’entrée en relation ne commence plus obligatoirement au téléphone. Elle débute sur le web, dans une recherche, une page d’aide, un espace client, parfois dans une conversation déjà engagée avec un agent virtuel. L’appel vocal n’est plus un point de départ, mais une reprise, une continuité, souvent une escalade après un échec ailleurs. Pourtant, trop d’organisations continuent de traiter cet appel comme un événement isolé, déconnecté de tout contexte préalable.

L’IVR : l’héritier vocal du parcours client devenu obsolète

L’IVR repose sur la même hypothèse fondatrice que le parcours client traditionnel : il serait possible de cartographier à l’avance les intentions des clients, de les ordonner dans une arborescence logique, puis de les guider vers la bonne issue. Cette hypothèse a tenu tant que les interactions étaient relativement prévisibles et cloisonnées par canal.

Mais, comme le parcours client, l’IVR s’est progressivement éloigné de la réalité vécue. Le client n’appelle pas pour suivre un menu. Il appelle avec une intention, souvent mal formulée, parfois multiple, presque toujours contextuelle. Il appelle après avoir essayé de se débrouiller seul sur le web, après avoir abandonné un formulaire, après une FAQ inutile ou une réponse automatique insuffisante. L’IVR ignore tout de cette histoire.

Le problème n’est donc pas ergonomique, il est structurel. L’IVR impose une lecture linéaire et séquentielle d’une interaction qui ne l’est plus. Il demande au client de s’adapter à l’organisation interne de l’entreprise, là où celui-ci cherche simplement à résoudre quelque chose, ici et maintenant.

Les données confirment ce décrochage. Selon Gartner, près de 60 % des clients estiment que les parcours automatisés traditionnels compliquent inutilement leurs démarches, et plus d’un tiers abandonnent lorsqu’ils se sentent mal orientés dès les premières secondes. Dans le même temps, Gartner anticipe que d’ici 2027, plus de 40 % des interactions de service client seront pilotées par de l’IA conversationnelle, contre moins de 10 % aujourd’hui. Il ne s’agit pas d’une amélioration incrémentale, mais d’un changement de paradigme.

Les tentatives de modernisation des IVR par la voix ou le langage naturel n’ont fait que révéler cette limite. Dire « ventes » au lieu d’appuyer sur 1 ne change rien si le système reste incapable de comprendre l’intention réelle, le contexte web précédent ou l’historique conversationnel. Comme pour le parcours client, on a modernisé la forme sans remettre en cause le fond.

Agents autonomes, web et CCaaS : de l’aiguillage à l’orchestration de la résolution

L’IA agentique introduit une rupture nette avec cette logique. Elle ne cherche plus à guider le client à travers un parcours prédéfini, qu’il soit graphique ou vocal. Elle écoute, interprète et agit. Elle traite l’entrée en relation non comme un point de passage, mais comme un moment de décision.

Dans ce modèle, le web, la conversation et la voix ne sont plus des canaux indépendants, mais des surfaces d’interaction continues. Un agent autonome doit être capable de reprendre une intention exprimée sur le web, de l’enrichir avec des signaux comportementaux et contextuels, puis de décider, au moment de l’appel, de l’action la plus pertinente. Il peut s’agir d’une résolution immédiate, d’une action automatisée ou d’une mise en relation humaine ciblée. Ce qui compte n’est plus le chemin suivi, mais la capacité à produire un résultat.

Cette promesse ne peut cependant être tenue que si l’IA agentique est profondément intégrée au CCaaS. Un agent autonome efficace doit accéder nativement à l’historique omnicanal, aux données web, aux règles de routage, aux compétences disponibles, aux outils de supervision et aux mécanismes de continuité de service. Sans cette intégration, l’IA devient une couche supplémentaire, incapable d’orchestrer réellement l’expérience.

C’est ici que se situe un risque majeur. L’engouement pour l’IA générative pousse certaines entreprises à placer une startup d’IA en frontal du centre de contact, comme un nouveau point d’entrée supposément intelligent. Cette approche peut sembler rapide, mais elle recrée exactement ce que le parcours client avait produit : une couche séduisante sur le papier, mais déconnectée de l’exécution réelle. Elle fragilise la continuité des parcours, complexifie l’exploitation et introduit des ruptures de responsabilité.

Comme le souligne McKinsey & Company, l’IA ne crée de valeur durable que lorsqu’elle est profondément intégrée aux processus et aux plateformes existantes. Les solutions ajoutées en surface produisent rarement un impact structurel. Cette réalité est encore plus critique dans le service client, où la moindre perte de contexte se traduit immédiatement par de la frustration.

Les entreprises les plus avancées ont déjà tiré cette conclusion. Selon Metrigy, 37,6 % des organisations prévoient de remplacer totalement leurs IVR par des agents IA de triage, un chiffre qui dépasse 60 % parmi celles qui affichent les meilleures performances CX. Leur point commun n’est pas la sophistication technologique, mais la cohérence architecturale entre web, IA, voix et CCaaS.

La transition sera progressive. Des IVR très courts subsisteront pour des cas simples, tout comme certains artefacts de parcours continuent d’exister dans les organisations. Mais ils deviendront secondaires, absorbés par une logique d’orchestration dynamique dans laquelle la valeur ne se mesure plus à la conformité à un scénario, mais à la capacité à résoudre efficacement une intention.

En conclusion, la fin des IVR ne pose pas une question d’interface, mais de responsabilité. Elle révèle l’écart persistant entre la promesse formulée par le marketing, l’expérience vécue par le client et la capacité réelle de l’organisation à résoudre une intention, ici et maintenant. Tant que ces trois dimensions restent désalignées, aucune IA, aussi avancée soit-elle, ne pourra tenir ses promesses.

À l’image du parcours client, l’IVR appartenait à un monde où l’on pensait pouvoir planifier l’expérience à l’avance. L’IA agentique impose un CX adaptatif, orienté résolution, dans lequel le web, la conversation et la voix ne sont plus des canaux, mais les expressions d’une relation continue. Dans ce modèle, le CCaaS cesse d’être une infrastructure invisible pour devenir le lieu où la promesse marketing se transforme en expérience mesurable.

La véritable rupture ne viendra donc ni d’un nouvel outil, ni d’une surcouche d’IA posée en frontal. Elle viendra des organisations capables d’assumer que l’expérience client ne se conçoit plus, mais s’exécute, en temps réel, sous contrainte, et sous responsabilité partagée. Celles-là feront de l’IA agentique un levier stratégique. Les autres risquent surtout de reconstruire, avec des technologies nouvelles, les mêmes parcours qu’elles prétendaient dépasser.

Sources:
Gartner, Customer Service and Support Predictions 2024
McKinsey & Company, article The Contact Center Crossroads: Finding the Right Mix of Humans and AI. 1
Metrigy, Customer Experience Optimization: 2025-26. 
Metrigy , “7 Customer Experience Trends to Know in 2026”