Intelligence artificielle : la face sombre des folles dépenses des big tech

Intelligence artificielle : la face sombre des folles dépenses des big tech Les dépenses d'investissement en capital des géants technologiques américains augmentent bien plus vite que leur chiffre d'affaires. Leurs valeurs boursières, longtemps privilégiées par les investisseurs, commencent à en pâtir.

Et pour 200 milliards de dollars de plus : c’est la somme qu’Amazon entend investir dans l’IA en 2026, dernière annonce en date dans le feuilleton que constitue la folie dépensière des big tech américains autour de cette technologie. Le géant du commerce en ligne et du cloud caracole ainsi (sans doute momentanément) en tête de ses confrères, pourtant eux aussi peu regardants sur la dépense.

"Ce sont les vendeurs de pioches de la Ruée vers l'or. Comme lors du tournant du cloud, ils écrasent financièrement toute concurrence. A eux seuls, ils investissent plus que tout le secteur de l'énergie américain", décrypte Jules Brochard, consultant et chercheur au cabinet de conseil Square Management.

Google a de son côté prévu de dépenser un peu moins de 200 milliards de dollars cette année (soit plus du double de l’an passé, déjà une année record), tandis que Meta table sur une somme située entre 100 et 150 milliards de dollars. Microsoft et Oracle ferment la boucle avec des dépenses estimées respectivement au-dessus de 100 milliards de dollars et autour de 50 milliards. Apple, à la traîne sur l’IA, ne prévoit de n’investir "que" 14 milliards.

700 milliards de dollars d’investissement en 2026

Les sommes ne sont pas seulement énormes : elles ne cessent d’augmenter. Ainsi, les dépenses des cinq géants américains de l’IA (Amazon, Microsoft, Google, Meta et Oracle) en 2026 étaient estimées à 600 milliards début janvier. Une somme aujourd’hui rehaussée à près de 700 rien que pour les quatre premiers (sans Oracle, donc). Une hausse de 60% vertigineuse par rapport à l’année précédente.

Ces investissements records sont principalement consacrés à l’augmentation continue de la puissance de calcul informatique, qui passe par la construction de centres de données géants et l’achat de centaines de milliers de cartes graphiques acquises auprès de Nvidia et AMD. Le tout afin d’entraîner, puis faire tourner les grands modèles de langages, piliers de l’IA générative aujourd’hui commercialisés en entreprise sous l’ombrelle de l’IA agentique.

Un risque d’éclatement de la bulle

D’un côté, ces investissements tous azimuts ont un aspect rassurant pour ceux qui s’inquiètent de la formation d’une bulle de l’IA, dans la mesure où il signalent une grande confiance de la part des géants de la tech, qui ont visiblement foi dans cette technologie et sont convaincus qu’elle va tenir ses promesses.

Mais de l’autre, en grevant leurs finances, ils constituent aussi un risque pour ces entreprises si les gains de l’IA ne se matérialisent pas rapidement. La Bourse a du reste mal réagi à l’annonce d’Amazon. "-14% le lendemain : à l’évidence, Wall Street n'apprécie pas, mais il faut séparer là le jeu boursier de l'économie réelle. Ces investissements sont avant tout là pour sécuriser l'activité réelle, mais à moindre marge.", estime Jules Brochard. 

Reste que les dépenses d’investissement en capital de ces sociétés croissent désormais bien plus rapidement que leur chiffre d’affaires. "La publication récente des résultats d’Oracle illustre concrètement le risque de financement au sein de l’écosystème de l’intelligence artificielle. L’entreprise accélère fortement ses dépenses d’investissement et son endettement, tandis que la croissance de son chiffre d’affaires déçoit. Cette configuration souligne que l’ampleur des investissements suppose une monétisation rapide et soutenable des usages IA. En l’absence de cette monétisation, le risque se matérialise en premier lieu sur l’accès au financement", analyse Laurent Chaudeurge, membre du comité d’investissement de BDL Capital Management, une maison d'investissement indépendante, dans une note récente. Le raisonnement est construit sur Oracle, mais il vaut pour tous les géants lancés à bride abattue dans la course à l’IA. Le risque est de voir la dette grimper, avec à la clef de plus grosses difficultés pour emprunter.

"Officiellement, Oracle affiche un ratio de dette nette sur EBITDA proche de 3x. Mais en intégrant les baux de location et autres engagements économiques, ce ratio dépasse 13x. Cette évolution se reflète déjà sur le marché du crédit, avec une tension marquée du CDS. La capacité de l’entreprise à financer durablement ses investissements devient ainsi plus dépendante de la validation des hypothèses de génération de cash."

Or, lancé dans une course à l’armement, l’écosystème de l’IA a besoin de financements continus pour tenir la distance. La construction des infrastructures nécessaires et leur entretien requièrent des flux de capitaux stables et prévisibles. Si le marché de l’IA n’accélère pas suffisamment rapidement pour justifier les investissements engagés, l’accès au financement risque de se restreindre, générant potentiellement une réaction en chaîne susceptible de faire éclater la fameuse bulle.

Les big tech face à des choix financiers difficiles

Si ces entreprises ont longtemps été de confortables machines à cash, le montant sans précédent de ces investissements va sans doute contraindre leurs dirigeants à choisir entre réduire les rendements pour les actionnaires, puiser dans leurs réserves de trésorerie ou recourir plus que prévu aux marchés obligataires et boursiers. C’est sans doute cette anticipation de la part des marchés financiers qui explique leurs récents déboires en Bourse.

Amazon a ainsi signalé qu’elle pourrait bientôt chercher à lever de nouveaux capitaux par emprunt ou en actions. Le cours de son action a clôturé la journée en baisse de 5,6% après l’annonce. Selon les estimations de S&P Capital IQ, ses dépenses de capital prévues de 200 milliards de dollars cette année devraient dépasser ses flux de trésorerie d’exploitation, estimés à 180 milliards de dollars. L’entreprise a en outre taillé à la hache dans ses effectifs, licenciant 30 000 personnes, soit 9% de son personnel.

Pour obtenir des liquidités, Meta a de son côté émis 30 milliards de dollars d’obligations fin 2025, tandis que Google a annoncé l’émission d’obligations à 100 ans sur les marchés britanniques, fait très rare dans le monde de la tech. Le géant californien de la recherche en ligne et du cloud prévoit également de lever 15 milliards de dollars aux Etats-Unis.

A tout cela s’ajoute un dernier risque mis en lumière par l’investisseur américain Michael Burry : des amortissements sous-estimés. Une analyse que partage Laurent Chaudeurge dans sa note. "Amazon l'a récemment mis en lumière : le risque technologique. L’entreprise a réduit d’un an la durée d’amortissement de certains actifs liés aux centres de données afin de refléter une obsolescence potentiellement plus rapide, liée à l’accélération de l’innovation technologique. Cette décision affecte directement la durée de vie économique anticipée des infrastructures d’IA.

Une obsolescence plus rapide réduit la visibilité sur les cash-flows futurs, raccourcit l’horizon de rentabilité des actifs et accroît le besoin de réinvestissement. Dans un environnement où la concurrence sur les puces IA s’intensifie et où Nvidia n’est plus la seule solution compétitive, la rentabilité économique des infrastructures déployées aujourd’hui devient plus incertaine."

Des marchés devenus très dépendants à l’IA

Ajoutons à cela l’expiration programmée d’une loi américaine qui permet aux entreprises de déduire immédiatement la totalité des dépenses d’investissement éligibles liées à leurs activités, et l’on obtient un cocktail de risques non négligeable pour les années à venir.

Or, l’économie américaine est devenue extrêmement dépendante à l’IA. Les marchés d’actions américains sont fortement concentrés sur cette thématique. Les dix principales valeurs directement exposées à l’IA constituent près de 40% de la capitalisation du marché américain, qui représente à lui seul environ 70% du MSCI World. Aux Etats-Unis, les dépenses liées à l’intelligence artificielle ont en outre contribué à environ 60% de la croissance récente du PIB réel. Un éclatement de la bulle aurait donc des répercussions bien au-delà des big tech américains.