Aux Etats-Unis, enfin des gains de productivité par l'IA ?

Aux Etats-Unis, enfin des gains de productivité par l'IA ? Les derniers chiffres officiels américains montrent une croissance soutenue accompagnée d'un refroidissement du marché du travail et d'une stabilisation de l'inflation, autant de facteurs qui pointent vers un accroissement de la productivité lié à l'IA.

"L’IA est partout, sauf dans les données macroéconomiques", écrivait récemment Torsten Slok, économiste en chef d’Apollo Management, un gestionnaire d’actifs américains, en écho au célèbre paradoxe énoncé par Robert Solow en 1987 : à l’époque, malgré la révolution de l’informatique, la productivité des travailleurs américains stagnait.

Il en va aujourd’hui de même avec l’IA, une technologie que tout le monde (ou presque) présente comme révolutionnaire, mais dont l’impact économique concret tarde à se manifester, faisant planer la crainte d’une bulle financière similaire à celle du dot-com. Les choses pourraient cependant être en train de changer.

Accélération de la croissance et ralentissement du marché de l’emploi

En effet, Erik Brynjolfsson, qui dirige le Laboratoire d’Economie numérique de l’université de Stanford, affirme avoir identifié les premiers signes de gains de productivité manifestes permis par l’IA au sein des dernières données macroéconomiques américaines. "Les données publiées cette semaine corrigent drastiquement l’idée selon laquelle l’impact de l’IA sur l’économie américaine se ferait encore attendre", écrit-il dans une note parue cette semaine.

Le Bureau of Labor Statistics, principal établissement du gouvernement américain dans le domaine de l'économie du travail et des statistiques, a considérablement révisé à la baisse le nombre d’emplois créés par l’économie américaine en 2025 : de 584 000 emplois initialement estimés, le nombre est tombé à 181 000, soit 403 000 de moins, faisant de l’année passée la plus faible en matière de création d’emplois, périodes de récession exclues, depuis 2003. De manière frappante, cette réalité se combine à un taux de croissance robuste, toujours estimé à 3,7% pour le dernier trimestre. Pour Erik Brynjolfsson, ce découplage, marqué par le maintien d’une production élevée avec un apport de main-d’œuvre significativement plus faible, pointe clairement vers une hausse de la productivité.

Une mesure décalée de la productivité

Un constat que renforcent selon lui certaines analyses micro-économiques. Avec son équipe, il affirme ainsi avoir identifié une baisse des recrutements dans les secteurs exposés à l’IA, en particulier en début de carrière : les embauches pour les postes juniors ont selon ses travaux chuté d’environ 16%, tandis que ceux qui utilisaient l’IA pour renforcer leurs compétences voyaient leur taux d'emploi augmenter. Cela suggère selon lui que les entreprises commencent à utiliser l’IA pour certaines tâches simples jadis effectuées par les juniors, une analyse également partagée par d'autres experts.

Comment expliquer que l’impact de l’IA sur la productivité ne se manifeste que maintenant, plus de trois ans après le lancement de ChatGPT ? Selon l’expert, cela tient au cycle d’adoption naturel de la technologie. "Les technologies à usage général, de la machine à vapeur à l’ordinateur, n’apportent pas de gains immédiats. Au contraire, elles nécessitent une période d’investissements massifs, souvent non mesurés, dans le capital intangible : réorganisation des processus d’affaires, reconversion de la main-d’œuvre et développement de nouveaux modèles économiques. Pendant cette phase, la productivité mesurée est sous-estimée, car les ressources sont détournées vers des investissements. Les données actualisées sur 2025 aux Etats-Unis suggèrent que nous sortons maintenant de cette phase d’investissement pour entrer dans une phase de récolte où ces efforts antérieurs commencent à se manifester sous forme de production mesurable", écrit-il. 

Un récent sondage conduit auprès de 12 000 entreprises américaines et européennes conclut pour sa part à une hausse de la productivité du travail de 4%, sans perte d’emplois. 

Une prophétie autoréalisatrice ?

Si ces chiffres ont de quoi rassurer ceux qui s’inquiètent de la formation d’une bulle de l’IA, ils doivent toutefois être pris avec des pincettes, comme l’affirme du reste Erik Brynjolfsson lui-même, qui précise que les indicateurs de productivité sont notoirement volatils, et qu'il faudra donc plusieurs périodes supplémentaires de croissance soutenue pour confirmer la tendance.

D’autres recherches récentes, si elles concluent elles aussi à un impact notable de l’IA sur la productivité aux Etats-Unis, précisent ainsi que cette dernière reste modeste, et qu’on dénote aussi des gains de productivité dans des industries peu exposées à l’IA. "Par exemple, la contribution de l’industrie manufacturière a augmenté davantage que celle de l’information, malgré une utilisation moindre de l’IA", notent ainsi deux chercheurs de la Banque fédérale de Kansas City dans une étude qui vient de paraître. "Nous constatons que, bien que l’adoption de l’IA s’aligne sur une croissance de la productivité plus rapide à travers les industries, elle n’explique qu’une faible partie du gain global de productivité", concluent-ils. 

Il est par ailleurs très probable que les dépenses pharaoniques déployées par les big tech américains dans les infrastructures d’IA soient pour beaucoup dans les derniers bons chiffres de la croissance outre-Atlantique. Loin de démontrer un impact significatif de l’IA sur la productivité, les derniers chiffres macroéconomiques venus des Etats-Unis illustreraient alors plutôt une prophétie autoréalisatrice, les dépenses investies dans l’IA contribuant à gonfler artificiellement la croissance… avec le risque d’un sévère retour de bâton si les gains attendus ne venaient pas à se manifester.

La concurrence de l’open source chinois

De manière plus préoccupante pour les géants américains de la tech, certains experts estiment que, même si les gains de productivité de l’IA deviennent manifestes, il n’est pas dit que ce soient eux qui tirent les marrons du feu. C’est la thèse défendue par Louis-Vincent Gave, à la tête de la société de conseil en gestion d’actifs Gavekal, lors d’un récent entretien. Selon lui, la montée en force de l’IA open source constitue une menace majeure pour les futurs profits des géants américains.

"Où iront les bénéfices économiques des gains de productivité ? Les géants technologiques américains ont opté pour ce que j’appelle l’approche forteresse : ils veulent construire le meilleur grand modèle de langage (LLM) dans un système fermé, et pensent que les utilisateurs paieront cinquante dollars par mois pour y accéder. Les entreprises chinoises, quant à elles, ont choisi une approche open source", résume-t-il. Or cette IA open source gagne très rapidement des parts de marché, y compris outre-Atlantique. 

"Le fonds de capital-risque Andreessen Horowitz a récemment déclaré que 80% des start-up qui frappent à sa porte utilisent des LLM chinois, raconte-t-il. "La concurrence est très féroce. Vous avez lu la nouvelle selon laquelle Airbnb est passé de ChatGPT à Qwen d’Alibaba, car son système open source peut facilement être modifié selon leurs besoins. La valorisation de nombreuses entreprises américaines repose essentiellement sur une vision où le gagnant prend tout. A mes yeux, cela semble une hypothèse très audacieuse." Davantage que sur les gains de productivité, c’est peut-être bien sur les performances des IA chinoises que les entreprises américaines ont désormais les yeux rivés.