Et si Washington décidait du prix de l'IA en Europe ?

Arthur D. Little

L'IA est devenue une infrastructure critique pour les entreprises européennes. Mais son accès repose sur une chaîne de valeur concentrée et largement sous juridiction américaine.

Dans un contexte géopolitique plus tendu, une décision politique pourrait suffire à en bouleverser brutalement le prix et la disponibilité pour les entreprises européennes.

Un scénario de fiction probable ?

25 février 2027. Il y a un an, OpenAI bouclait un tour de table historique : plus de 100 milliards de dollars levés auprès de géants comme Amazon, Nvidia, SoftBank et Microsoft — portant sa valorisation à près de 850 milliards de dollars. Une capitalisation qui place l’entreprise parmi les acteurs privés les mieux financés de l’histoire de la tech. L’entreprise est sous pression, l'enjeu est désormais de transformer une course aux milliards en rentabilité durable.

En parallèle, Washington réfléchit autrement et souhaite accroître sa pression sur les acteurs économiques européens, désormais massivement dépendants à l’IA pour leur productivité et leur compétitivité. Couper l’accès direct à l’IA ? Non, cela représenterait un manque à gagner trop important pour les hyperscalers américains. Mais multiplier le prix d’accès à l’IA par deux, par cinq, ou même par dix pourrait bien être une stratégie efficace.

Dans ce scénario de fiction, une telle politique profiterait autant à OpenAI qu’à certains décideurs américains… un peu moins aux entreprises européennes. Ce scénario est-il probable ? Peut-être. Voyons pourquoi, même si, au fond, ce n’est pas la question principale.

Personne ne paye le vrai coût de l’IA

Qu’il s’agisse du coût environnemental ou du coût économique. Pour ce dernier, il existe un découplage total entre les investissements, la valeur créée et le chiffre d’affaires généré. En 2025, plus de 400 milliards de dollars ont été investis dans l’infrastructure de l’IA, davantage que le coût total du réseau autoroutier américain construit sur 35 ans[1]. Les dépenses cumulées en infrastructure et en capacité de calcul pour l’IA pourraient dépasser le millier de milliards de dollars d’ici 2030, alors même que les retours sur investissement restent incertains.

En parallèle, les prix actuels sont maintenus artificiellement bas pour maximiser la vitesse d’adoption de l’IA et la création de dépendances. Autrement dit, les ressources physiques engagées croissent beaucoup plus vite que la valeur effectivement facturée. Les premières doses sont presque gratuites…

Pourquoi Washington pourrait influencer le prix de l’IA en Europe

Concernant la volonté, depuis plusieurs années, les États-Unis utilisent de plus en plus les technologies critiques comme instruments de politique économique et stratégique, qu’il s’agisse des semi-conducteurs, des export controls ou des régulations extraterritoriales. Dans un contexte de tensions commerciales accrues, de rivalités industrielles et de pressions sur les chaînes d’approvisionnement, l’accès au compute pourrait devenir un levier supplémentaire d’influence. Plutôt que de couper brutalement l’accès à l’IA, une hausse ciblée des coûts pour des entreprises fortement dépendantes constituerait un outil plus subtil, économiquement rentable et politiquement défendable.

Concernant la possibilité, elle relève directement de la structure même de la chaîne de valeur. De la conception des puces à l’hébergement cloud, en passant par les modèles d’IA, le marché est dominé par les Etats-Unis. Nvidia contrôle environ 90% des GPU dédiés à l’entrainement de l’IA, tandis qu’AWS, Microsoft Azure et Google Cloud concentrent l’essentiel des capacités mondiales de calcul. Autrement dit, à l’exception notable de la lithographie néerlandaise (avec ASML qui détient 100% du marché des machines EUV avancées) et d’une partie significative de la fabrication des processeurs taiwanaise (avec notamment TSMC qui détient 90% du marché des puces <7nm), la chaîne de valeur critique de l’IA est largement ancrée dans l’écosystème technologique américain. Cette concentration crée un verrouillage structurel : plus la dépendance s’installe, plus il devient difficile de changer de fournisseur ou de juridiction.

À titre d’exemple, en attendant que les data centers européens de Mistral ne soient pleinement construits et opérationnels, l’entreprise s’appuie aujourd’hui sur des clouds existants, notamment Microsoft Azure et Google Cloud, pour héberger et exécuter ses modèles.

L’Europe apparaît donc particulièrement exposée. Toutefois, aucune entreprise ni aucune nation n’est aujourd’hui totalement autonome, pas même les États-Unis.

La question stratégique incontournable pour tous les dirigeants

Au-delà de l’hypothèse d’un contrôle futur de Washington sur le prix de l’IA en Europe, l’essentiel pour les entreprises est ailleurs : il faut reconnaître l’IA comme une infrastructure critique, dont l’accès dépend d’une chaîne de valeur concentrée, physiquement contrainte et juridiquement située.

Dans un contexte de turbulences internationales, la techno-géopolitique est devenue un paramètre stratégique à part entière que les dirigeants ne peuvent plus négliger.

[1] ADL - AI Hidden Dependancies