L'IA vous fait peur ? Pourtant vous allez acheter des actions

Endkoo

L'IA, c'est le Bitcoin de 2010. Tout le monde s'en souvient. Ils vous ont fait peur avec l'IA pour vous vendre des abonnements. Ils rétropédalent pour vous vendre des actions.

Quand j'ai appris qu'OpenAI et Anthropic allaient entrer en bourse, ma première réaction a été instinctive.

 "J'achète ! "

Sérieusement. Ma réflexion a duré environ trente secondes. L'IA, c'est le Bitcoin de 2010. Tout le monde s'en souvient — cette fenêtre où il suffisait d'acheter quelques centaines d'euros de BTC pour devenir millionnaire quinze ans plus tard. Ceux qui ont raté ça en parlent encore. Avec cette expression. Ce mélange de regret et d'incrédulité.

Et voilà que l'histoire semblait se répéter. Deux entreprises qui ont littéralement réinventé l'informatique mondiale. Des centaines de millions d'utilisateurs. Une technologie qui s'impose partout. Des valorisations stratosphériques. Le ticket d'entrée en bourse semblait être exactement ça : le Bitcoin que je n'avais pas raté cette fois.

Puis j'ai regardé les chiffres. Vraiment regardé.

39540003.pngImage générée par IA

Et j'ai compris que je me faisais peut-être manipuler — comme des millions d'autres.

Notez cette date. 26 mai 2026.

Ce jour-là, Sam Altman, PDG d'OpenAI, déclare lors d'une conférence à Sydney qu'il s'est "vraiment trompé". L'IA, dit-il, ne provoquera pas "l'apocalypse de l'emploi". Il est même "ravi" de s'être trompé. Le même jour, Jensen Huang, patron de Nvidia, qualifie de "paresseux" le discours des dirigeants qui licencient en invoquant l'IA.

Deux semaines plus tard, OpenAI dépose son S-1 à la SEC. Valorisation : 852 milliards de dollars.

Coïncidence ?

La chronologie que personne ne trace

Reprenez le film depuis le début. Pas depuis aujourd'hui. Depuis le début.

  1. ChatGPT sort. Les mêmes dirigeants qui rétropédalent aujourd'hui commencent à agiter le spectre. L'IA va tout détruire. Les cols blancs sont menacés. Les développeurs, les comptables, les juristes, les rédacteurs — tous remplaçables. Altman lui-même parle de "risque réel" de destructions massives d'emplois. Dario Amodei, son rival chez Anthropic, évoque une IA qui pourrait "transformer 90 % des emplois."

La peur s'installe. Elle est entretenue. Soigneusement.

Résultat : des millions de salariés terrifiés achètent des formations IA. Des entreprises paniquées souscrivent des licences ChatGPT Enterprise à prix d'or. Des dirigeants déploient des outils IA en urgence pour "ne pas prendre de retard." Des budgets formation explosent. Des OPCO se vident au profit de prestataires IA.

La peur était le produit. Vous étiez le marché.

Le retournement le mieux chorégraphié de l'histoire de la tech

26 mai 2026. IPO imminente. Et soudain, l'apocalypse n'aura pas lieu.

"Je pensais que les emplois cols blancs auraient davantage été éliminés à l'heure qu'il est. Je suis ravi de m'être trompé." — Sam Altman, Sydney, 26 mai 2026.

Analysez la mécanique. Pour entrer en bourse, vous avez besoin de trois choses : des régulateurs cléments, une opinion publique non hostile, et des investisseurs institutionnels qui ne craignent pas un backlash politique. Un PDG qui a passé deux ans à annoncer des destructions massives d'emplois est un risque IPO. Un PDG qui dit "en fait j'avais tort, tout va bien" est bankable.

Le discours a changé. Pas la technologie. Pas les données. Le calendrier boursier.

Pendant ce temps, les chiffres réels racontent une autre histoire. Mai 2026 : 115 000 postes supprimés dans la tech. Meta licencie 8 000 personnes en citant explicitement l'IA. Microsoft : 8 750 départs. Cisco : 4 000 suppressions. Standard Chartered annonce plusieurs milliers de licenciements "à mesure que l'IA remplacera ses salariés."

L'apocalypse n'aura pas lieu. Mais 115 000 personnes ont quand même perdu leur emploi en un mois.

852 milliards pour une entreprise qui perd 14 milliards par an

Arrêtons-nous sur les chiffres. Vraiment.

OpenAI : 852 milliards de valorisation. 14 milliards de pertes projetées en 2026. Rentabilité annoncée pour 2029 au mieux, 2030 selon les analystes les plus prudents. Price-to-sales ratio : 65 fois les revenus 2025.

Pour mémoire : Meta valait 104 milliards lors de son IPO en 2012. Uber 82 milliards en 2019. Ces entreprises étaient déjà rentables ou proches de l'être.

Anthropic fait encore mieux : 965 milliards de valorisation. OpenAI n'est même plus la plus chère. Le leader historique de l'IA générative se fait doubler par son principal concurrent — une semaine avant son propre dépôt de S-1.

C'est une course. Pas une stratégie.

Et une course vers quoi exactement ? Vers une rentabilité que personne ne sait dater avec précision, alimentée par une infrastructure qui dévore le capital comme un réacteur nucléaire dévore l'uranium.

La tech qui se mange elle-même

Voici la question que personne ne pose franchement.

Les 500 milliards de dollars investis dans l'IA en 2026 — où vont-ils concrètement ?

Ils vont chez Nvidia, qui vend des GPU. Chez Microsoft, Amazon et Google, qui vendent de la puissance de calcul. Dans des datacenters qui consomment l'équivalent électrique de pays entiers. Dans des modèles de plus en plus grands qui nécessitent plus de calcul, qui nécessitent plus de GPU, qui nécessitent plus de datacenters.

L'IA finance l'infrastructure qui fait tourner l'IA qui justifie l'investissement dans l'infrastructure.

C'est un écosystème fermé qui se valorise lui-même. Chaque dollar investi dans OpenAI finance une puissance de calcul qui augmente les performances du modèle qui justifie la valorisation qui attire le prochain milliard.

La vraie question n'est pas "l'IA va-t-elle révolutionner le monde ?" La vraie question est : "Qui s'enrichit pendant qu'elle prétend le faire ?"

La réponse est dans le S-1.

Ce que le nouveau Claude vous cache sur lui-même

J'utilise les derniers modèles. Chaque jour. Depuis des années.

Les évolutions sont réelles. Indéniables. Le raisonnement s'est amélioré. La fenêtre de contexte a explosé. Les capacités de codage sont bluffantes. Je ne suis pas en train de dire que la technologie est une fraude.

Je dis que la narration autour de la technologie l'est peut-être.

Parce que ce que les derniers modèles font vraiment bien, c'est exactement ce qu'ils faisaient déjà — mais mieux, plus vite, moins cher. Ce n'est pas une révolution anthropologique. C'est de l'optimisation industrielle. Puissante. Utile. Mais pas la rupture civilisationnelle qu'on vous vend.

La rupture civilisationnelle, c'est le discours. Pas le produit.

Et ce discours a une fonction précise : justifier des valorisations qui ne tiennent pas face à l'analyse froide des fondamentaux financiers.

La vraie question que Wall Street ne pose pas

Comment une entreprise qui perd 14 milliards de dollars par an vaut-elle 852 milliards ?

En vendant une histoire. L'histoire de la superintelligence imminente. De la croissance exponentielle inévitable. Du point d'inflexion perpétuellement "à 18 mois."

C'est le même mécanisme que la bulle internet de 2000. Les mêmes arguments : "Cette fois c'est différent." "Les règles de la finance ne s'appliquent pas." "Ceux qui n'investissent pas maintenant le regretteront."

En 2000, Pets.com valait des milliards. Elle livrait de la nourriture pour chien. Le modèle économique ne tenait pas. La bourse a corrigé.

La différence avec OpenAI ? La technologie, elle, est réelle. Puissante. Les cas d'usage existent. Ce qui ne tient pas, c'est la valorisation.

852 milliards pour une entreprise déficitaire dans un marché où Google, Microsoft, Meta et Amazon peuvent répliquer les mêmes capacités avec leurs propres ressources — et le font déjà.

Conclusion : le colibri et l'Amazonie

Ma fille de 8 ans m'a expliqué l'histoire du colibri.

Un immense incendie dévaste la forêt. Tous les animaux fuient, terrifiés, impuissants. Le colibri, lui, fait des allers-retours vers la rivière. Une goutte d'eau à chaque voyage. Les autres animaux le regardent, incrédules. "Tu es ridicule. Tu ne peux pas éteindre cet incendie." Le colibri répond : "Je le sais. Mais je fais ma part."

Et un par un, les autres animaux s'y mettent aussi.

Ce que cette histoire dit sur l'IA, personne ne le formule encore clairement.

Si nous abandonnons la pensée critique face au discours de ces entreprises — si nous avalons la narration sans regarder les chiffres, si nous achetons la peur puis les actions sans jamais questionner la cohérence — alors oui. L'IA gagne. Pas parce qu'elle est supérieure. Parce que nous avons abdiqué.

Chaque personne qui décide de regarder les vrais chiffres plutôt que d'obéir à la narration donne la permission à une autre de faire pareil. Chaque dirigeant qui refuse de licencier "à cause de l'IA" pour justifier une restructuration déjà planifiée préserve quelque chose d'essentiel. Chaque investisseur qui pose la question simple — "comment une entreprise déficitaire peut-elle valoir 852 milliards ?" — fait sa part.

Ce n'est pas du pessimisme technologique. La technologie est réelle, puissante, utile. J'en vis. Je la déploie chaque jour.

C'est du discernement. La capacité à distinguer ce que la technologie fait vraiment de ce que ses vendeurs prétendent qu'elle fait.

L'IA ne prend le pouvoir que si nous le lui donnons.

Pas en un grand soir. Une goutte d'eau à la fois.

Ce que vous faites avec cette lecture en est une.

Denis Atlan est Fractional Chief AI Officer, fondateur d'ENDKOO (organisme Qualiopi), Expert Évaluateur Commission Européenne (IA), DPO et auteur de "IA Sans Bullshit 2026". Il a déployé plus de 200 projets IA B2B en France avec un ROI médian documenté de 159,8 %.

Sources : Reuters, conférence Commonwealth Bank of Australia, Sydney (26 mai 2026) — OpenAI S-1 confidentiel, dépôt SEC (8 juin 2026) — Anthropic S-1 confidentiel (1er juin 2026) — CMC Markets, analyse IPO OpenAI (juin 2026) — Le Journal Guinée, données suppressions d'emplois mai 2026 — Wall Street Journal, valorisation OpenAI (décembre 2025)