Amanda McMaster (Boston Dynamics) " Boston Dynamics travaille sur les robots humanoïdes depuis près de vingt ans"
Rencontrée lors du salon Machina à Paris, la directrice générale par intérim du plus célèbre constructeur de robots humanoïdes au monde, Amanda McMaster, détaille la stratégie de l'entreprise pour faire entrer ses robots dans l'ère de la production industrielle.
JDN. Pour les personnes qui ne connaissent pas encore très bien Boston Dynamics, comment décririez-vous la mission de l'entreprise ?
Amanda McMaster. Boston Dynamics est une entreprise industrielle dont la mission est de concevoir des robots capables d'améliorer la vie des gens. C'est véritablement notre raison d'être. L'entreprise est née au MIT il y a une trentaine d'années. Elle a été fondée par Marc Raibert. Jusqu'à récemment, Robert Playter en était le PDG. Depuis nos débuts, nous nous concentrons sur le développement de robots utiles, capables de répondre aux besoins de nos clients, en mettant l’accent sur les applications commerciales.
Pouvez-vous nous présenter les robots que vous développez ?
Notre robot s'appelle humanoïde s'appelle Atlas, tandis que Spot est notre robot quadrupède. Atlas est encore en phase de développement. Nous en sommes actuellement à la version D1, pour Development 1, ce qui correspond à la première version de développement du robot. Nous l'avons présentée au CES de Las Vegas en janvier. Aujourd'hui, notre priorité est de constituer les jeux de données nécessaires à l'entraînement de nos foundation models, en partenariat avec Google Deepmind. Nous travaillons également en étroite coopération avec Hyundai Motor Group, à la fois pour développer nos robots et pour préparer leur déploiement à grande échelle.
Spot est l'un des robots les plus célèbres au monde depuis plusieurs années. Quelle est son application principale ?
Spot est principalement utilisé pour les inspections industrielles. Il est également employé dans le domaine de la sécurité publique, notamment par les forces de l'ordre et d'autres services d'intervention. Mais c'est véritablement dans le secteur industriel que nous voyons le plus fort potentiel. Il reste encore beaucoup à faire, mais nous constatons déjà une demande très concrète de la part de nos clients, qui commencent à déployer la solution à plus grande échelle. Nous pensons également que ses cas d'usage continueront d’évoluer. Par exemple, si Spot réalise déjà des inspections visuelles et thermiques dans une installation abritant des équipements de grande valeur, il pourra également assurer des missions de surveillance périmétrique de nuit. Cela permet d'améliorer le retour sur investissement de nos clients.
Atlas est en train de passer du statut de plateforme de recherche à celui de produit commercial. Quels sont aujourd'hui les principaux défis de cette transition ?
Le principal défi reste le développement, et surtout la capacité à disposer de suffisamment de données pour couvrir les différents cas d'usage. C'est précisément pour cette raison que notre collaboration avec Google Deepmind et Hyundai est si importante : elle nous donne accès aux informations dont nous avons besoin pour entraîner nos modèles. Nous disposons d'ingénieurs extrêmement talentueux et j'ai toute confiance dans leur capacité à construire quelque chose d'exceptionnel. Ensuite, tout repose sur les grands piliers que nous avons présentés lors du lancement : les performances, la fiabilité, la sécurité, le retour sur investissement pour le client, l'intelligence artificielle, les données et la capacité à passer à l'échelle. Notre objectif est d'atteindre un niveau de coût permettant à nos clients d'obtenir un retour sur investissement en moins de deux ans.
De quelle manière collectez-vous les données qui alimentent les robots ?
Chez Hyundai, nous recueillons directement des informations dans les usines de production automobile. Nous avons créé le Robotics AI Application Center, à Savannah, en Géorgie, à proximité de la Hyundai Motor Group Metaplant America (HMGMA). Cela nous permet de constituer des jeux de données très spécifiques aux applications industrielles que nous développons. En parallèle, avec Google DeepMind, nous bâtissons un ensemble beaucoup plus vaste et diversifié. Nous utilisons différentes méthodes de collecte, directement sur le terrain, au cœur des opérations industrielles, ainsi que d'autres techniques d'acquisition. L'ensemble de ces données est ensuite utilisé pour entraîner et améliorer nos robots.
Aujourd'hui, vous cherchez à produire l'essentiel de vos robots aux Etats-Unis. Quelle est votre stratégie industrielle ?
C'est précisément là que notre appartenance au groupe Hyundai constitue un avantage considérable. Par exemple, Hyundai Mobis fabriquera les actionneurs d'Atlas aux Etats-Unis. Nous constatons déjà les bénéfices de cette intégration, qui nous permet de réduire sensiblement les coûts. Nous avons également accès à l'ensemble de la chaîne d'approvisionnement de Hyundai, ce qui nous aide à optimiser nos achats et à continuer de faire baisser les coûts. Par ailleurs, Hyundai Glovis nous accompagne sur la logistique, tandis que Hyundai Capital travaille avec nous sur les solutions de financement. Enfin, Hyundai Motor Company et Kia sont à la fois des clients de nos robots et des partenaires clés pour leur déploiement industriel, en nous donnant accès à leurs sites de production, à leurs données et à leur expertise manufacturière.
Quels sont vos objectifs de production dans les prochaines années ? Comment comptez-vous passer à l'échelle ?
Pour Hyundai uniquement, nous visons une production comprise entre 25 000 et 30 000 robots au cours des prochaines années. Nous ne communiquons pas publiquement sur nos objectifs de production globaux, mais je peux vous dire que la demande provenant de clients extérieurs au groupe Hyundai dépasse déjà largement celle de notre client interne. Hyundai représente un formidable point de départ, mais pas notre limite.
Vous avez évoqué le retour sur investissement et les coûts. Pensez-vous que le prix des robots pourra diminuer sensiblement dans les prochaines années ?
En ce qui concerne les coûts, lorsque nous comparons notre deuxième prototype du robot Atlas au premier, nous avons déjà réduit les coûts de 60 à 80% en une seule étape. Cette baisse provient principalement d'une simplification très importante de la conception. Par exemple, nous sommes passés d'environ huit types d'actionneurs sur le prototype à seulement deux. Nous avons également commencé à exploiter pleinement notre chaîne d'approvisionnement afin de réduire davantage les coûts. Je pense qu'il existe encore un potentiel supplémentaire de 50 à 70% de réduction avant d'atteindre la commercialisation à grande échelle. Je suis donc convaincue que nous pourrons proposer une solution offrant à nos clients un retour sur investissement en moins de deux ans.
Vos clients sont principalement issus du secteur industriel. Cela peut-il évoluer dans les années à venir ?
Nous commençons effectivement par les applications industrielles. Il y aura donc naturellement un fort recoupement avec les clients actuels de Spot. Ensuite, nous nous développerons dans les services : le commerce, les hôpitaux, les magasins et d'autres environnements similaires. A plus long terme, nous nous adresserons au grand public. Notre feuille de route prévoit cette évolution progressivement au cours des huit à dix prochaines années.
Atlas est un robot humanoïde, mais il ne cherche pas à ressembler parfaitement à un être humain. Selon vous, l'apparence est-elle importante pour favoriser son acceptation par le public, notamment dans un usage domestique ?
Oui, tout à fait. Si vous regardez Atlas aujourd'hui, ce n'est clairement pas un robot que l'on souhaiterait avoir chez soi. Il n'a pas une apparence particulièrement rassurante. C'est tout simplement parce que cette version a été conçue comme un outil industriel. Lorsque nous évoluerons vers des applications de service, son design changera probablement. Et lorsque nous développerons un robot destiné au grand public, il est évident qu'il ne ressemblera pas à l'Atlas actuel.
Vous plaidez pour une véritable stratégie nationale américaine en matière de robotique, afin de rester compétitifs face à la Chine. Quelles seraient, selon vous, les principales priorités d'une telle stratégie ?
La première priorité est clairement de protéger notre propriété intellectuelle et de garantir la sécurité de nos citoyens. La deuxième consiste à rapatrier davantage de capacités de production aux Etats-Unis et à développer un véritable écosystème industriel autour de la robotique, qui sera indispensable dans les années à venir.
Le marché européen présente des défis spécifiques, notamment en matière de réglementation, de sécurité ou encore avec l'entrée en vigueur prochaine de l'AI Act. Comment abordez-vous ces questions ?
Nous voulons développer des robots de manière responsable, protéger notre propriété intellectuelle et garantir une utilisation responsable de l'intelligence artificielle. Nos principes fondamentaux concernant le développement et le déploiement des robots sont très largement alignés avec les standards européens. Aujourd'hui, environ 63% de notre clientèle se trouve en Europe. Nous y observons déjà d'excellents cas de déploiement, et je pense que cette dynamique va se poursuivre.
Quel est selon vous le principal avantage de Boston Dynamics par rapport aux nombreux acteurs qui arrivent aujourd'hui sur ce marché ?
Je dirais que notre principal atout réside dans les capacités de nos robots. Nous travaillons sur les robots humanoïdes depuis près de vingt ans. Pendant la majeure partie de cette période, Atlas a servi de plateforme de recherche et il nous a énormément apporté. Si nous avons décidé de le commercialiser aujourd'hui, c'est parce que nous estimons être désormais capables de proposer un produit réellement utile et créateur de valeur. Nous disposons d'une expertise de tout premier plan dans le contrôle des robots et le développement logiciel. Nos capacités en matière de manipulation du corps entier et d'équilibre figurent, selon nous, parmi les meilleures au monde. Nous recrutons également certains des meilleurs spécialistes de l'intelligence artificielle afin de rendre nos robots toujours plus performants. Enfin, notre partenariat avec Hyundai nous apporte un avantage considérable en matière de production industrielle, de montée en cadence et de gestion de la chaîne d'approvisionnement.