IA en santé : l'invention de l'État-providence prédictif

AP-HP

L'IA ne révolutionnera pas seulement la médecine. Elle impose un État-providence prédictif, capable d'anticiper les maladies plutôt que de les réparer.

Les grandes révolutions technologiques ne détruisent pas les institutions. Elles les rendent soudain insuffisantes. La machine à vapeur n'a pas seulement transformé les manufactures ; elle a conduit à inventer le droit du travail. L'électricité n'a pas seulement éclairé les villes ; elle a bouleversé leur organisation. Internet n'a pas seulement connecté les individus ; il a profondément transformé l'économie mondiale.

L'intelligence artificielle appartient à cette catégorie d'innovations. Pourtant, nous continuons à la regarder comme une technologie parmi d'autres. Nous débattons de ses performances, de ses algorithmes, de ses risques ou de ses promesses. Nous nous demandons si elle remplacera les médecins, les radiologues ou les biologistes. Nous nous interrogeons sur la place qu'elle prendra dans les entreprises ou dans les administrations.

Ces questions sont légitimes. Mais elles sont secondaires. La véritable révolution de l'intelligence artificielle ne sera pas numérique. Elle sera institutionnelle. Elle pourrait transformer la philosophie même de notre État-providence.

En 1945, la France inventait la Sécurité sociale. Dans un pays meurtri par la guerre, la promesse était immense : nul ne devait plus renoncer à se soigner parce qu'il était pauvre. Pour la première fois, la solidarité nationale prenait en charge le risque sanitaire. La maladie cessait d'être une fatalité individuelle pour devenir une responsabilité collective. Treize ans plus tard, une seconde révolution, plus discrète mais tout aussi décisive, voyait le jour. L'ordonnance Debré créait les centres hospitaliers universitaires. En réunissant le soin, l'enseignement et la recherche, elle donnait naissance à un modèle qui allait faire de la France l'une des grandes nations médicales du XXᵉ siècle. Ces deux réformes ont construit l'État-providence sanitaire moderne. Elles ont permis d'accompagner l'allongement de l'espérance de vie, les progrès thérapeutiques, la révolution des antibiotiques, de l'imagerie, de la biologie et de la chirurgie. Mais les institutions vieillissent rarement parce qu'elles échouent. Elles vieillissent parce que le monde change.

Le monde pour lequel la Sécurité sociale et les CHU ont été conçus n'est plus le nôtre. Les grandes maladies de notre époque ne sont plus celles de l'après-guerre. Ce sont les maladies chroniques, les cancers, le diabète, les maladies cardiovasculaires, les maladies neurodégénératives, les troubles de santé mentale. Elles ne surviennent pas brutalement. Elles s'installent lentement, parfois pendant des années, avant d'être diagnostiquées. Notre système continue pourtant d'être organisé autour d'une logique héritée du siècle dernier : attendre que la maladie apparaisse, puis la traiter. Cette logique a constitué un progrès considérable. Mais elle atteint aujourd'hui ses limites. Nous avons construit un État capable de réparer. Le XXIᵉ siècle devra construire un État capable d'anticiper.

C'est précisément là que l'intelligence artificielle introduit une rupture historique. Pour la première fois, nous sommes capables de relier entre elles des quantités considérables de données jusqu'ici dispersées : résultats biologiques, imagerie médicale, génétique, objets connectés, dossiers médicaux, environnement, alimentation, activité physique ou habitudes de vie. Prises isolément, ces informations racontent peu de choses. Ensemble, elles dessinent une trajectoire. Elles permettent d'identifier des signaux faibles, invisibles à l'œil humain, et d'anticiper l'apparition de certaines maladies ou de leurs complications. L'objectif n'est plus seulement de diagnostiquer un infarctus. Il devient de l'éviter. Il ne s'agit plus seulement de découvrir un cancer. Il devient possible d'intervenir avant qu'il ne devienne une maladie grave. L'enjeu n'est plus uniquement de traiter le diabète. Il devient de retarder, voire d'empêcher, son apparition.

Cette transformation dépasse largement la médecine. Elle remet en cause l'économie même de notre système de santé. Depuis plusieurs décennies, nous rémunérons essentiellement des actes médicaux, des consultations, des hospitalisations ou des interventions techniques. Demain, la véritable valeur sera créée ailleurs. Dans les complications évitées. Dans les hospitalisations qui n'auront jamais lieu. Dans les années de vie gagnées en bonne santé. Autrement dit, nous passerons progressivement d'une économie du soin à une économie de la santé. Cette mutation appelle une nouvelle étape de notre histoire sociale.

J'appelle État-providence prédictif un modèle dans lequel la solidarité nationale ne se limite plus à réparer la maladie une fois déclarée, mais mobilise les données, l'intelligence artificielle, la prévention et l'organisation territoriale afin d'anticiper les risques, de retarder l'apparition des pathologies et de préserver durablement la santé de chacun. Cette évolution ne constitue pas une rupture avec l'héritage de 1945. Elle en est l'accomplissement. La Sécurité sociale garantissait l'accès aux soins. L'État-providence prédictif garantira l'accès à l'anticipation. Il ne remplacera pas l'hôpital. Il permettra de réduire la pression qui s'exerce sur lui. Il ne remplacera pas les médecins. Il augmentera leur capacité à intervenir plus tôt. Il ne remettra pas en cause la solidarité nationale. Il lui donnera un nouvel horizon.

Mais il serait illusoire de croire que cette révolution se résume à des logiciels. Derrière chaque algorithme se cachent des infrastructures numériques, des centres de données, des capacités de calcul, des réseaux électriques, des semi-conducteurs, des standards d'interopérabilité et une politique industrielle. L'intelligence artificielle est moins une révolution logicielle qu'une révolution de souveraineté. La santé devient ainsi un enjeu médical, économique, industriel et géopolitique. La France dispose d'atouts considérables : une recherche d'excellence, un système hospitalier reconnu, une capacité industrielle, une énergie largement décarbonée et un tissu dynamique d'entreprises innovantes. Encore faut-il que ces forces convergent autour d'une même ambition. Pendant des décennies, nous avons évalué la performance de notre système de santé à sa capacité de réparer les maladies. Demain, nous l'évaluerons à sa capacité de les empêcher d'apparaître. Voilà la véritable révolution qui commence.

L'histoire retiendra peut-être que l'intelligence artificielle n'aura pas été la plus grande révolution numérique du XXIᵉ siècle. Elle aura été le moment où les démocraties auront cessé de penser la santé comme la réparation de la maladie pour commencer à la penser comme un patrimoine collectif à préserver. En 1945, la République a inventé la solidarité sanitaire. En 1958, elle a inventé les institutions de l'excellence médicale. Il lui appartient désormais d'inventer une troisième étape de son histoire : celle de l'État-providence prédictif.

Car le progrès ne consiste plus seulement à vivre plus longtemps. Il consiste désormais à vivre plus longtemps en bonne santé. Et c'est probablement la plus belle promesse que l'intelligence artificielle puisse offrir à notre République.