IA : la fracture entre ceux qui la commentent et ceux qui la mettent au travail
Vue des marchés, l'IA n'est que promesses et valorisations folles. Vue de ceux qui bâtissent avec, c'est l'industrialisation de l'intelligence qui commence. D'où le débat sur la "bulle IA".
L'intelligence artificielle est-elle une bulle ? La question obsède les plateaux télé, les tribunes, les comités et les marchés, des États-Unis à l'Europe, et peut-être plus encore la France. Fascination assez paradoxale dans un pays qui, dans cette révolution largement menée ailleurs, reste pour l'instant passager plutôt que pilote.
Le diagnostic est toujours le même : les investissements seraient démesurés, les valorisations absurdes, donc l'IA serait une bulle.
Il y a du vrai. Des entreprises disparaîtront, du capital sera détruit, les marchés corrigeront peut-être brutalement. Mais ce raisonnement écrase trois questions qui n'ont rien à voir entre elles.
- Le marché actions américain est-il trop cher ?
- Le capital investi dans l'IA va-t-il aux bonnes entreprises, au bon prix, au bon moment ?
- Et l'IA peut-elle absorber une part massive du travail cognitif mondial ?
On peut juger le marché trop cher et le capital mal alloué, et penser quand même que la réponse à la troisième question est oui. Une technologie peut transformer le monde et ruiner ceux qui auront parié sur elle trop tôt, trop cher ou au mauvais endroit. Une correction de 30 % du Nasdaq ne prouverait pas que l'IA ne crée pas de valeur. Elle prouverait que les marchés corrigent. Comme ils l'ont toujours fait.
Avant de parler de valorisation, parlons de valeur
Une entreprise durable fait deux choses : elle crée de la valeur, puis elle en capture une fraction. Ce qu'elle capture ne peut jamais dépasser ce qu'elle contribue à créer.
Valeur capturée ≤ valeur créée.
Toute la fracture est là. Si vous pensez que l'IA plafonnera à résumer des documents et à corriger des mails, la valeur créée est faible, et la valeur capturable plus faible encore. Même 100 % d'une petite valeur reste une petite valeur. Avec cette hypothèse, les investissements actuels sont absurdes. Le raisonnement se tient.
Mais si vous pensez que l'IA peut absorber une part massive du travail cognitif, mener des recherches, opérer des entreprises et accélérer son propre développement, la borne supérieure explose. Cela ne justifie ni chaque valorisation ni chaque data center. Cela signifie que le marché potentiel n'a plus rien à voir avec celui d'un logiciel de productivité.
Le débat sur la "bulle IA" a l'air financier. Il repose en réalité sur une divergence radicale dans l'estimation de la valeur que cette technologie va créer. Et cette estimation dépend directement de l'IA que chacun expérimente.
Si vous utilisez ChatGPT trois fois par semaine pour résumer un document ou corriger un mail, l'IA est un assistant pratique, parfois bluffant, souvent faillible. Face aux centaines de milliards investis dans l'infrastructure, trouver le décalage absurde est parfaitement rationnel.
Mais si vous faites travailler des agents pendant des heures pour coder, tester, déployer, vendre et opérer des produits, vous ne regardez plus la même technologie. Vous voyez une personne accomplir ce qui demandait hier une équipe. Vous voyez surgir des tâches qui n'auraient jamais été réalisées, parce qu'elles coûtaient trop cher.
Ce n'est pas un problème d'intelligence, c'est un problème d'échantillon. Deux personnes brillantes peuvent aboutir à des conclusions opposées parce qu'elles n'expérimentent pas la même IA. Et l'on estime mal la valeur future d'une technologie à partir d'une version tronquée de son présent.
Un million de dollars d'ARR en 55 jours, sans jamais dépasser trois personnes
Précisons d'où je parle. J'ai 26 ans, une formation en mathématiques appliquées et en intelligence artificielle à Polytechnique, un passage par le Y Combinator, et je construis des entreprises avec cette technologie depuis plusieurs années. Si l'IA réussit, je réussis avec elle. Le biais est réel.
Mais un biais n'annule pas une observation.
J'ai lancé ma dernière entreprise seul. Cinquante-cinq jours plus tard, l'entreprise dépassait le million de dollars de revenus annuels récurrents, calculés en annualisant les abonnements payants actifs. Nous n'avons jamais été plus de trois, moi compris. Une telle vitesse, à cet effectif, aurait été presque impossible sans agents IA dans toutes les fonctions de l'entreprise.
Cela ne prouve pas que Nvidia soit au bon prix ni que chaque data center soit rentable. Cela montre qu'une équipe minuscule atteint désormais une vitesse et une échelle qui étaient hors de portée il y a deux ans.
Mon entreprise (NanoCorp) pousse cette logique un cran plus loin. Un humain donne une idée, une direction, un budget. Un agent crée l'entreprise et l'opère dans les limites qu'on lui a fixées : il écrit et déploie le code, connecte un domaine, accepte des paiements, envoie des mails, lance des publicités. Avec un objectif explicite : gagner de l'argent.
Plus de 16 000 utilisateurs ont déjà lancé plus de 22 000 entreprises sur la plateforme. Ensemble, ces entreprises autonomes ont généré près de 11 000 dollars sur Internet.
Onze mille dollars, ce n'est rien à l'échelle de l'économie. Mais ce n'est plus une démo. Ce sont des agents qui trouvent de vrais clients, leur vendent de vrais produits et encaissent de vrais paiements. Un agent identifie la cible d'un produit, crée les publicités, lance la campagne sur Instagram, analyse les performances avec la télémétrie du site, modifie le produit et recommence. Un utilisateur signale un bug ? L'agent corrige le code et redéploie.
Depuis ce poste d'observation, l'IA ne ressemble pas à une promesse lointaine. Elle ressemble à un changement d'échelle dans ce qu'il est possible de construire.
Le progrès disparaît quand on regarde toujours la même tâche
On me dit souvent que les nouveaux modèles ne paraissent plus tellement meilleurs que les précédents. C'est normal, si votre benchmark personnel reste la rédaction d'un mail.
Les premiers modèles écrivaient des mails médiocres. Puis la tâche a été maîtrisée. Une fois le mail "résolu", un modèle dix fois plus puissant n'écrit pas un mail dix fois meilleur : le gain visible tend vers zéro. La valeur se déplace ailleurs. Un meilleur modèle accepte des tâches plus longues, plus ambiguës, plus difficiles. Puis des boucles complètes, avec un objectif, des outils, de la mémoire et la capacité de vérifier son propre travail.
Je vois dans l'IA l'électricité du XXIe siècle. La formule paraît grandiloquente, je l'assume : tout s'éclaire quand on regarde comment l'électricité a réellement transformé l'industrie. Les premières usines électrifiées ont remplacé leur machine à vapeur par un moteur électrique sans rien revoir d'autre : même architecture centralisée, mêmes courroies pour distribuer la puissance aux machines. Un gain, pas une révolution. La rupture est venue quand les industriels ont reconstruit l'usine autour de l'électricité : un moteur par machine, un espace organisé selon le flux de production et non selon la transmission de la force.
Nous en sommes exactement là avec l'IA. Beaucoup d'entreprises ajoutent un assistant à des processus conçus pour des humains : un moteur électrique dans une usine pensée pour la vapeur. C'est tout l'inverse de ce que nous faisons avec mon entreprise : non pas demander à l'IA d'aider marginalement chaque fonction, mais concevoir une entreprise qu'elle peut opérer de bout en bout.
Raisonner à tâche fixe masque donc l'essentiel. La valeur supplémentaire ne vient pas d'une meilleure exécution de ce que nous faisions déjà. Elle vient de l'élargissement de ce qu'il devient économiquement possible de faire. C'est le paradoxe de Jevons appliqué à l'intelligence : quand une unité de travail cognitif devient moins chère et plus capable, on n'en consomme pas moins. On lui invente de nouveaux usages.
Je l'ai mesuré sur mes propres données. Avant o1, le premier modèle de raisonnement d'OpenAI, j'envoyais quelques centaines de messages par mois à ChatGPT. Les modèles de raisonnement n'ont pas remplacé cet usage. Ils ont ouvert une catégorie entière de conversations qui s'est ajoutée à la première : plus longues, plus complexes, consacrées au code, à la recherche, à la résolution de problèmes. Mon volume mensuel est passé à environ 1 700 messages en mai et juin 2025, puis à plus de 3 000 à l'été et à l'automne. Dernier exemple en date : j'ai fait travailler un agent plus d'une semaine pour réécrire un jeu vidéo en JAX et y entraîner par renforcement de petits modèles qui jouent désormais mieux que moi. J'en avais assez de perdre. Personne n'aurait jamais payé une équipe pour ça. Un agent, si.

Le choc économique ne viendra donc pas seulement des tâches que l'IA remplace. Il viendra de tout le travail qui n'existait pas hier, parce qu'il ne valait pas son coût.
L'usage ne donne pas raison à tout, mais il donne l'information décisive
Les builders n'ont pas le monopole de la vérité. Éternels optimistes, nous pouvons surestimer la vitesse du changement et confondre un produit qui marche avec une entreprise durable. Utiliser intensivement l'IA ne dit ni qui seront les gagnants, ni leurs marges, ni leur juste valorisation.
Mais cela donne accès à une information que les ratios financiers et les démos occasionnelles capturent mal : la quantité de travail qu'il est désormais possible de déléguer à une machine.
Pas besoin de croire à l'AGI en 2027 ni aux robots humanoïdes dans chaque foyer pour entrevoir une création de valeur gigantesque. Il suffit que l'IA absorbe une fraction significative du logiciel, du support client, des ventes, du marketing, de la recherche, du juridique, de la finance et des opérations.
J'irai plus loin. Si les modèles cessaient définitivement de progresser aujourd'hui, l'essentiel de la transformation resterait devant nous. Les meilleurs modèles actuels sont à peine exploités : une infime minorité d'utilisateurs les pousse au maximum de leurs capacités, et l'immense majorité de l'économie n'y a pas encore touché. À technologie constante, il nous reste des années d'accélération.
Je ne suis pas payé pour déterminer si les marchés sont dans une bulle. Je suis entrepreneur : mon travail est de créer de la valeur. Et je n'ai jamais pu en créer autant, aussi vite, avec aussi peu.
L'IA rend possible une société où une idée et du jugement pèsent davantage que le capital de départ, la taille de l'équipe ou l'accès aux bonnes institutions. Une société où beaucoup plus de gens ont le pouvoir de construire.
Certains continueront de commenter le prix de cette révolution. D'autres construiront la valeur qui finira par lui donner son prix.