AI Overviews : Google ressuscite le spectre de la désinformation en santé

Vitamine K

En faisant la part belle aux marques et aux réseaux sociaux dans ses citations, Google réintroduit un risque majeur de désinformation en santé que les grands médias avaient invisibilisé jusque là.

Pendant vingt ans, le référencement naturel a produit en santé un effet secondaire vertueux que personne n'avait prémédité : grâce au business model des grands médias en santé, il avait rendu la désinformation difficile à trouver, noyée sous leurs nombreuses pages.

Depuis leur lancement en France le 22 juillet dernier, les Aperçus IA ont mis un terme à cet équilibre, redistribuant les cartes de la visibilité des sujets de santé, au détriment des médias, et au profit des marques, des plateformes de réseaux sociaux, et in fine des désinformateurs. 

Un équilibre que personne n'avait décidé

Une page de résultats Google sur une question de santé affichait, il y a encore un an, une hiérarchie remarquablement stable : l'Assurance maladie, le Vidal, un ou deux médias spécialisés, parfois une société savante. Cette hiérarchie n'était pas une politique éditoriale, mais le produit mécanique de signaux favorisant les acteurs installés.

Or les acteurs installés avaient en santé une caractéristique commune : les médias qui occupaient ces positions employaient des journalistes spécialisés et plaçaient souvent des médecins au comité de relecture. Le résultat n'était pas une information parfaite, mais un filtre. Entre l'internaute inquiet et la vidéo qui vante les noyaux d'abricot contre le cancer, il y avait dix pages produites par des gens dont le métier consistait à vérifier. La désinformation n'avait pas disparu, mais elle était devenue difficile à atteindre, reléguée à des positions loin du clic de l’utilisateur. 

Dix-sept pour cent, et un conflit d'intérêt

Les données produites par l’outil Brand Radar d’Ahrefs, qui permet de recenser les domaines cités par les Aperçus IA en France depuis le 22 juillet, permettent d'objectiver le déplacement. 

Sur l'univers santé (999 domaines, 498 325 citations) : 

- les entreprises captent 42,5 % du volume

- les institutions et références médicales 32,5 %

- les plateformes sociales 17,1 %, 

- et les médias seulement 7,9 %.

La concentration interne est frappante : YouTube représente à lui seul 9,14 % de toutes les citations santé, davantage que les quatre-vingts médias du corpus réunis. BrightEdge a par ailleurs documenté une progression des citations de vidéos YouTube dans les Aperçus IA de 310 % en quelques mois

Il n'est pas nécessaire de prêter une intention à Google pour relever le fait : le moteur qui sélectionne les sources et la plateforme la plus citée appartiennent à la même maison, ce qui permet notamment à Google de redistribuer une partie du contenu vers une plateforme sur laquelle il peut monétiser ce trafic. 

La preuve par le ratio

Mais comment Google sélectionne-t-il, parmi ces millions de vidéos, celles qui font autorité ? Un calcul nous permet de le vérifier, en divisant le nombre d'Aperçus IA citant un domaine par le nombre de pages distinctes de ce domaine effectivement citées.

Ameli affiche 1 500 pages pour 20 250 aperçus, soit 13,5 réponses par page : le moteur a repéré un socle de pages canoniques et y revient. Le Vidal est à 3,1. YouTube présente 48 238 vidéos citées pour 45 555 aperçus, soit 0,94. 

A la différence ces contenus qui font autorité, en moyenne, une vidéo n'est jamais citée deux fois. C’est la même chose pour Reddit qui est à 0,93, et Instagram à 1,23.

Un ratio inférieur ou proche de 1 signifie qu'il n'existe, du point de vue du système, aucune vidéo de référence sur une question donnée. À chaque requête, il repart chercher celle dont la transcription correspond le mieux aux mots employés. Ce n'est pas de la sélection de source, c'est de la correspondance lexicale. Or c'est le terrain sur lequel la désinformation excelle : une vidéo affirmant sans nuance qu'un aliment guérit répond textuellement mieux à "comment guérir naturellement de…" qu'un article qui commence par rappeler les limites méthodologiques. 

Une requête, et toute la chaîne sur un seul écran

Pour vérifier ce que produit ce mécanisme, il suffit de poser à Google une question que des millions de personnes lui posent : "comment détoxifier son foie naturellement". La notion de cure détoxifiante n'a aucun fondement établi : l’élimination est assurée en continu par le foie et les reins, et l'Agence nationale de sécurité sanitaire rappelle régulièrement qu'aucune cure n'a démontré d'effet. C'est donc une requête où l'on sait ce qu'une réponse fiable devrait dire : on ne peut pas détoxifier son foie. 

39543227.pngHaut de la page de résultats : le bandeau "Produits Sponsorisés" avec huit compléments détox, immédiatement suivi dudébut de l'Aperçu IA.

Avant même la réponse, la page affiche huit produits sponsorisés, tous des compléments "détox foie" : Nutripure, Bulk, Die2 Natura, Aroma-Zone, Nutrimea, Onatera, Eric Favre, Terravita. 

Six d'entre eux figurent dans le corpus des domaines cités par les Aperçus IA en santé. Google vend le produit au-dessus de la réponse qui va en valider le principe.

L'Aperçu IA, lui, commence bien : "le foie filtre les toxines tout seul". Puis il enchaîne sur trois sections de conseils : les plantes amies du foie, les habitudes alimentaires, ce qu'il faut éviter, qui réintroduisent point par point ce que la première phrase venait d'écarter. Le chardon-marie "protège les cellules du foie et aide à les réparer", le romarin et le pissenlit servent "à drainer le foie", le radis noir "stimule le système biliaire". 

La réponse nuance dans son accroche et valide dans son corps.

Restent les sources. Elles sont trois, et aucune n'est une agence sanitaire, un hôpital ou une société savante. La première est un blog de conseils hébergé par un éditeur de logiciels pour infirmières libérales. La deuxième est Biocyte, vendeur de compléments alimentaires. La troisième est Boiron, laboratoire d'homéopathie.

39543229.pngLe seul conseil de prudence de la réponse renvoie vers un laboratoire d'homéopathie, mis sur le même planqu'un professionnel de santé.

Et c'est là que le dispositif se donne à voir. Le seul conseil de prudence de toute la réponse est formulé ainsi : "Demandez conseil à un professionnel ou consultez Boiron si vous prenez déjà des médicaments, car certaines plantes peuvent interagir avec eux."

Le nom de la marque est un lien cliquable, et il est placé sur le même plan que le mot "professionnel". Google n'a pas seulement cité un laboratoire d'homéopathie parmi ses sources : il oriente l'utilisateur vers lui pour un conseil de sécurité médicamenteuse.

Aucun média santé n'apparaît dans cette réponse. C'est pourtant exactement le type de requête sur lequel une rédaction dotée d'un comité médical aurait écrit, en outre, que la détoxification hépatique n'existe pas. Personne ne le dit plus, parce que personne n'est cité pour le dire.

Le contraste avec l'oncologie est instructif. Sur "comment soigner un cancer du sein naturellement", le même dispositif s'ouvre par une réfutation nette et renvoie systématiquement vers un médecin : Google a manifestement posé un garde-fou sur les sujets les plus exposés. 

Manifestement, il n'y a pas de garde-fou sur le foie, et probablement sur un tas d’autres sujets. Le problème n'est donc pas que le système dise n'importe quoi partout : c'est qu'il n'existe aucun principe de sélection par autorité scientifique, seulement des correctifs posés sujet par sujet, là où le risque de scandale est le plus élevé.

Une requête ne fait pas une mesure, et celle-ci a été passée depuis une session non anonymisée : elle vaut comme illustration, pas comme statistique. Mais elle montre la chaîne complète sur un seul écran : une croyance sans fondement, une réponse qui la valide, des sources qui vendent le produit, et des annonces qui l'achètent au-dessus.

Google s'est retourné contre ceux qu'il nourrissait (et qui l’ont nourri)

Reste à comprendre pourquoi les médias santé ne pèsent plus que 7,9 % des citations. Le métier du journaliste santé consiste à aller chercher l'information à la source, puis à la traduire en langage compréhensible et facile d’accès à des non professionnels. 

C'est exactement ce que fait un Aperçu IA.

Google n'a plus besoin de citer les médias, puisqu'il fait désormais leur travail à leur place, à partir des mêmes sources qu'eux.

Les données le confirment : aucun média n’est présent dans le top 10 des domaines cités. Elsan, groupe de cliniques privées, capte 11 356 citations, soit trois fois Doctissimo. 

Cinq acteurs privés du soin totalisent 30 651 citations contre 13 467 pour les cinq grands médias santé. Un média peut améliorer ses contenus ; il ne peut pas cesser d'être un intermédiaire dans un dispositif qui a supprimé le besoin d'intermédiaires. 

Et avec lui disparaît la fonction de filtre que personne ne lui avait explicitement confiée.

La souveraineté, c'est savoir comment on sélectionne 

On parle de souveraineté numérique en évoquant l'hébergement des données. En santé, les Aperçus IA en donnent une définition plus concrète : nous ne savons pas comment l'informa:on médicale est sélectionnée et distribuée à des millions de Français.

Le contenu, lui, reste français : hors plateformes, le corpus l'est à 83 %, et le contenu éditorial américain ne pèse que 4,6 %. Le problème est à l'étage au-dessus. Un modèle américain, fermé et non auditable, décide quelles sources retenir et comment arbitrer lorsqu'elles se contredisent. 

Possiblement pire, en faisant la part belle aux marques au détriment des médias (42% vs 8%) les AI Overviews font le choix délibéré de remplacer une information journalistique par les communications d’entreprises, ce qui ne pose pas toujours des problèmes de fiabilité de l’information mais systématiquement, à minima, de neutralité.

Alimenter l'algorithme, faute de pouvoir l'ouvrir

Une régulation viendra peut-être ; elle sera lente et ne portera probablement pas sur la mécanique de sélection, sauf à imposer une transparence algorithmique totale à Google au mépris du respect du secret industriel. Il reste cependant une variable sur laquelle les acteurs français ont prise : ce qu'ils donnent à manger à ces systèmes de sélection de l’information.

Un modèle ne synthétise que ce qu'on lui fournit. Le corpus le démontre par la positive : l'État français représente 12,6 % du volume à lui seul, et Ameli est le domaine le plus efficace du jeu de données. 

Là où la France ne produit pas (l’industrie pharmaceutique pèse 0,5 % des citations), l'espace est occupé par d'autres : les vendeurs de compléments alimentaires y pèsent vingt fois plus que les laboratoires.

Cela suppose d'admettre une concession désagréable. Produire une information exacte ne suffit plus : il faut la produire dans un format que ces systèmes savent lire, sur les questions que les gens posent réellement.

C'est un métier, et ce n'est pas celui des équipes médicales. 

Les institutions, sociétés savantes, associations de patients et industriels qui voudront occuper cet espace devront recruter des compétences de communication et de marketing digital, non pour habiller leur expertise, mais pour la rendre citable.

Il faut nommer l'inconfort de cette conclusion : la logique gagnante des Aperçus IA est celle de la produc:on de masse. Elle avantage ceux qui disposent du plus gros budget rédactionnel, non ceux qui produisent l'information la plus fiable. 

L'invisibilisation de la désinformation en santé sur les moteurs de recherche n'avait jamais été un projet : c'était le produit dérivé d'un rapport de force économique, qui favorisait les médias. 

Le filtre ne reviendra pas tout seul. Il faudra le reconstruire, et cette fois délibérément.

Données : exports Ahrefs des domaines cités par les Aperçus IA de Google en France, univers santé et pharmacie, 1 278 domaines uniques ; classification et calculs de l'auteur. Requêtes passées le 25 août 2026 depuis la France, session non anonymisée : elles valent comme illustration, non comme mesure. Sur l'impact de la fonctionnalité sur le trafic des sites de santé, voir également ceUe analyse publiée dans le Journal du Net.