L'IA promet de vous faire gagner du temps, c'est la seule chose qu'elle ne peut pas produire
Ma fille de 9 ans a un mot pour dire que c'est du fake, elle dit "c'est de l'IA". Sa génération a démasqué la machine. Reste la seule chose que l'IA ne produira jamais : du temps avec vos enfants.
Aujourd'hui je vais vous parler d'IA et de temps.
Parce qu'en réalité, c'est le seul sujet. Chaque promesse de l'intelligence artificielle tient en deux mots : gagner du temps. Chaque milliard investi vise la même chose. Et la seule variable que cette technologie ne contrôle pas, c'est précisément celle-là.
J'ai chez moi deux témoins de ce que ça change concrètement. Ma fille aînée a onze ans. Ma cadette en a neuf. Génération dit "Alpha" : nées après 2010, jamais connu un monde sans écran tactile, ChatGPT avant le premier téléphone.
Et cette semaine, j'ai appris quelque chose sur leur génération qui m'a fait sourire, et ensuite qui m'a arrêté net.
Le mot qu'elles ont inventé
Le Guardian a publié le 24 septembre 2026 une enquête sur l'insulte préférée de la génération Alpha. Dans les cours de récréation britanniques, une expression est devenue omniprésente : "That's so AI."
C'est de l'IA.
Ça ne veut pas dire "c'est fait par une machine". Ça veut dire : c'est fake. C'est creux. C'est convaincant en surface et vide en dessous. Un cadeau bas de gamme est "so AI". Une excuse d'entreprise est "so AI". Une vidéo de mode de vie parfaite est "so AI".
La génération qui a grandi avec l'intelligence artificielle a décidé que ce mot désignait le bullshit.
Et voilà ce qui m'a arrêté : cette génération que nous avons peur de voir abêtie par l'IA est la première à l'avoir démasquée. Elles ne sont pas dupes. Elles sont même moins dupes que nous.
La peur, et ce qu'elle a de vrai
Je ne vais pas prétendre que tout va bien. La peur des parents (et la mienne) repose sur quelque chose de réel, et je le documente moi-même dans le livre que j'écris sur le cerveau des enfants à l'ère de l'IA.
Prenez le GPS. Une étude publiée dans Scientific Reports en 2020 a suivi des conducteurs pendant trois ans. Résultat : plus on utilise le GPS, plus la mémoire spatiale — la fonction qui dépend de l'hippocampe — se dégrade. Et les chercheurs ont établi le sens de la causalité : ce n'est pas que les gens désorientés utilisent davantage le GPS. C'est le GPS qui érode la faculté.
Ce qu'on délègue, on le perd. Le mécanisme est documenté.
Une pionne d'un collège lyonnais m'a raconté avoir retiré les téléphones avant une révision. Sur vingt élèves, deux ont eu la moyenne. Elle en a conclu qu'il fallait vivre avec son temps. Je ne suis pas sûr que ce soit la bonne conclusion. Mais je suis sûr que le constat est exact : l'externalisation cognitive est réelle, et elle a un coût.
Alors oui, la peur a un fondement.
Sauf qu'elle vise la mauvaise cible.
J'ai alors compris qu' ils ne délèguent pas. Ils partent de là.
Voici ce que le GPS ne dit pas.
Nous, nous avons perdu une faculté que nous avions. Nos enfants n'ont jamais eu la carte mentale d'une ville — pas parce qu'ils l'ont déléguée, mais parce qu'ils n'ont jamais eu à la construire. Ce n'est pas une perte. C'est un point de départ différent.
Comme nous ne faisons plus les choses de nos parents, ils ne feront plus les nôtres. La génération Minitel n'a pas été détruite par Internet. La génération télé n'a pas été détruite par la génération Internet. Chaque fois, les adultes ont eu peur, et chaque fois, les enfants ont bâti autre chose sur les décombres de ce que nous croyions indispensable.
Mais je vais être honnête : cette fois, j'hésite à dérouler cet argument jusqu'au bout...
Parce que le Minitel n'écrivait pas à votre place. La télé ne répondait pas à vos questions. L'IA, elle, se glisse dans la seule opération que les révolutions précédentes n'avaient pas touchée : penser.
Ce qui me rassure, c'est ce mot: c'est de l'IA. Elles ont déjà repéré le piège. Elles savent reconnaître le creux. C'est plus que ce que peuvent dire la plupart des adultes qui copient-collent des réponses de ChatGPT dans leurs mails.
La lessive et la poésie
Une autrice de fantasy, Joanna Maciejewska, a publié en mars 2024 une phrase qui a fait trois millions de vues en quelques jours. Je la cite de mémoire, elle mérite d'être connue :
"Je veux que l'IA fasse ma lessive et ma vaisselle pour que je puisse écrire et faire de l'art. Pas qu'elle fasse mon art et mon écriture pour que je puisse faire ma lessive et ma vaisselle."
Elle a mis le doigt sur le vrai scandale, et il n'est pas là où on le cherche.
Nous avons construit une technologie qui écrit des poèmes, compose de la musique, génère des images — et qui ne sait toujours pas plier un t-shirt. Nous avons automatisé intellectuellement ce que nous aimions faire. Nous avons gardé ce que nous détestions.
Alors on entend dire que la robotique va nous sauver. Peut-être. Mais un robot sans intelligence artificielle ne fait pas grand-chose, et un robot avec en fera exactement ce que ses concepteurs auront jugé rentable. Rien ne garantit que ce soit votre lessive.
Ce qui m'intéresse dans cette phrase, ce n'est pas la lessive. C'est ce qu'elle dit sans le dire.
Elle parle de temps.
"C'est de l'IA" - vu de enfants de la génération Alpha - Image générée par IA ;-)
Le seul sujet
Regardez chaque argument de vente de l'intelligence artificielle. Gagnez du temps. Automatisez. Faites en une heure ce qui prenait une journée. Toute la promesse tient en un mot : le temps.
Regardez ensuite où vont les milliards. Les mêmes fondateurs qui financent l'IA financent la longévité, la médecine régénérative, le recul de la mort. Ce n'est pas une coïncidence. C'est la même guerre.
L'intelligence artificielle est une guerre contre le temps. Contre le temps perdu, contre le vieillissement, contre l'inévitable.
Et c'est la seule guerre qu'elle ne peut pas gagner pour vous.
Parce que l'IA ne produit pas de temps. Elle le redistribue. Et l'histoire est formelle sur ce que devient le temps redistribué : il est absorbé.
En 1983, l'historienne Ruth Schwartz Cowan a démontré que la machine à laver n'avait pas réduit le temps consacré au ménage. Les exigences de propreté avaient monté, les tâches s'étaient multipliées, et les femmes travaillaient autant qu'avant — pour un résultat différent. Son livre s'appelle More Work for Mother. Plus de travail pour maman.
L'email n'a pas réduit le temps de travail. Le smartphone non plus. Chaque outil qui a promis de libérer des heures les a remplies.
L'IA fera la même chose. Elle ne vous rendra pas une heure pour vos enfants. Cette heure, vous la prenez, ou vous ne l'avez pas.
Le virus
Vous ne pouvez pas arrêter cette technologie. Même ceux qui la dirigent et qui réclament une pause le savent : on n'arrête pas une technologie en plein boom. On peut seulement décider de ce qu'on en fait.
L'IA n'est pas une vague qu'on peut laisser passer. C'est un virus. Elle est là. Elle mute. Elle touche tout le monde.
Certains vont en mourir — des métiers, des entreprises, des façons de penser. D'autres vont s'acclimater. Et d'autres encore vont vendre des vaccins, et faire fortune.
Vous n'avez pas le choix d'être exposé. Vous avez seulement le choix de ce que vous faites du temps qu'il vous reste avant que tout ait changé.
Certains disent trois ans. Personne ne sait vraiment. Mais tout le monde sait que ce ne sera pas trente.
Le compte à rebours
Vous avez peut-être croisé ce chiffre : à treize ans, un parent aurait déjà passé 75 % de tout le temps qu'il passera avec son enfant dans sa vie entière.
Il circule partout. Sur les blogs de parents, sur les forums, dans les discours de rentrée. J'ai cherché la source. Personne ne l'a. C'est une statistique orpheline — convaincante en surface, introuvable en dessous.
Alors oubliez le chiffre. Regardez votre propre agenda.
Comptez les soirs où vous étiez là sans écran. Les week-ends sans "attends, je finis un truc". Les vacances où vous n'avez pas répondu à un mail. Et projetez : à quatorze ans, ils sortent. À dix-sept, ils conduisent. À dix-neuf, ils partent (sauf Tanguy)
Vous n'avez pas besoin d'une étude pour savoir que l'essentiel est en train de se jouer maintenant.
Mon aînée aura 12 ans en 2027. Ma cadette en aura 10. Je n'ai pas besoin d'un pourcentage pour comprendre que le temps qu'il me reste avec elles enfants se compte en étés, et que je peux les compter sur mes deux mains.
Alors je repose la question autrement. Pas : l'IA va-t-elle rendre mes filles plus bêtes ? Elles ont déjà répondu, avec deux mots. La question est : que vais-je faire des heures que l'IA est sensé me libérer ?
Est-ce qu'elles auront vécu des moments de fou ? Des trucs sans écran, sans souffleur, sans assistant. Des choses qu'aucune machine n'aura suggérées, optimisées, ni résumées.
Est-ce qu'elles auront eu leur père en face, ou son reflet dans un téléphone ?
Conclusion
Un jour, on proposera peut-être à mes filles un implant. Neuralink ou un autre. Une mémoire augmentée, un accès direct aux satellites Starlink, la fin de l'effort de se souvenir.
Je ne sais pas ce qu'elles décideront. Ce sera leur monde, pas le mien.
Mais je sais ce qu'elles diront de ce monde-là si je n'ai pas fait mon travail d'ici là. Elles le regarderont, et elles diront : c'est de l'IA.
Et elles auront raison.
Ce que je peux faire, c'est m'assurer qu'elles aient connu autre chose avant. Que la comparaison existe. Qu'elles sachent, dans leur corps et pas dans leur mémoire augmentée, à quoi ressemble une journée où personne ne gagne du temps.
Sources : The Guardian, "'That's so AI!' What gen Alpha's biggest insult tells us" (24 septembre 2026) — Dahmani L. & Bohbot V., "Habitual use of GPS negatively impacts spatial memory during self-guided navigation", Scientific Reports, 10:6310 (2020) — Maciejewska J., publication sur X (29 mars 2024) — Cowan R. S., More Work for Mother: The Ironies of Household Technology from the Open Hearth to the Microwave (1983)