Compte rendu de réunion : l'IA peut tenir la plume, pas le jugement

Gilbert

Faut-il fuir une entreprise où l'IA rédige les comptes rendus de réunion ? Le danger est réel quand on enregistre sans le dire et qu'on diffuse sans relire. Mais interdire l'outil ne protège personne.

Il arrive qu’on lise le compte rendu d’une réunion avec le sentiment de ne pas avoir assisté à la même que son rédacteur. Une réserve est devenue un accord ; une piste de travail, une décision. Quelques mots ont suffi à déplacer le sens de la discussion. L’intelligence artificielle n’a pas inventé ces arrangements avec la mémoire.

Dans sa chronique "3 choses que vous ne devriez jamais confier à l’IA", publiée le 19 juin, Yves Cavarec voit dans la rédaction automatisée des comptes rendus un motif de quitter une entreprise. Ses inquiétudes méritent mieux qu’une réponse de vendeur. Je travaille chaque jour sur un outil qui prépare ces documents : autant le dire d’emblée. Cela me donne un intérêt dans ce débat, mais aussi quelques raisons de prendre ses objections au sérieux.

La plus préoccupante touche à l’enregistrement. On demande l’accord des participants, puis l’habitude s’installe, jusqu’au jour où plus personne ne songe à poser la question. Le micro est ouvert. À chacun de surveiller ce qu’il dit. Une réunion où l’on hésite à formuler une idée inaboutie, de peur qu’elle soit conservée et ressortie plus tard, a déjà perdu une part de son utilité.

Le droit pose pourtant des limites. L’article 226-1 du Code pénal sanctionne l’atteinte à l’intimité de la vie privée commise en enregistrant sans consentement des paroles privées ou confidentielles ; la peine de base est d’un an d’emprisonnement et de 45 000 euros d’amende. La présomption de consentement suppose notamment que les intéressés aient connaissance de l’enregistrement et puissent s’y opposer. Le Code du travail impose, lui, d’informer préalablement les salariés des dispositifs qui recueillent des informations personnelles les concernant. Dans les entreprises d’au moins cinquante salariés, les moyens permettant de contrôler leur activité doivent aussi faire l’objet d’une information et d’une consultation préalables du CSE.

À ces obligations, j’ajouterais une règle de conduite simple : annoncer l’enregistrement à chaque réunion et accepter réellement le refus. Cela signifie pouvoir couper le micro sans avoir à se justifier devant toute la salle. Cela signifie aussi renoncer à enregistrer certains échanges, même lorsque l’outil est disponible. Les apartés et les conversations de couloir doivent pouvoir rester ce qu’ils sont.

Yves Cavarec soulève une autre question, qui touche au travail d’écriture lui-même. Un compte rendu procède toujours d’un choix. On retient une intervention, on en abrège une autre, on juge un détail secondaire. Celui qui écrit exerce un pouvoir sur ce dont le groupe se souviendra. Je le rejoins entièrement sur ce point.

C’est justement ce qui me retient de défendre la rédaction humaine comme une garantie en soi. Un texte peut être écrit deux jours après la réunion, entre deux urgences, à partir de notes lacunaires. Son auteur a ses oublis, sa lecture des événements, quelquefois ses intérêts. Et lorsqu’aucun compte rendu ne circule, le problème demeure : il faudra bien départager les souvenirs. Le plus assuré, ou le plus haut placé, a alors quelques chances d’imposer le sien.

Une transcription peut donner aux participants un appui pour discuter le texte. Encore faut-il qu’elle soit suffisamment fidèle, accessible aux personnes autorisées et consultable le temps nécessaire à cette vérification. Elle aussi peut se tromper, notamment sur l’identité de celui qui parle. Quant à la synthèse produite par l’IA, sa fluidité peut dissimuler une erreur ou faire paraître acquis un accord qui ne l’était pas. Il faut donc pouvoir revenir aux propos, corriger une attribution, rétablir une réserve. C’est dans cette possibilité de contestation que je vois un progrès.

Le droit ne permet pas davantage de réduire le sujet à l’origine humaine ou automatique du premier jet. Un compte rendu peut servir de preuve, selon son contenu et les circonstances ; l’article 1358 du Code civil admet en principe la preuve par tout moyen, sauf disposition contraire. Pour certains procès-verbaux, les textes désignent précisément les responsables et la procédure à suivre : le secrétaire du CSE, les gérants et, le cas échéant, le président de séance d’une SARL, ou encore les secrétaires et le maire pour le conseil municipal. Ces responsabilités subsistent lorsqu’un outil aide à préparer le document.

J’en tire une exigence très concrète : quelqu’un doit pouvoir répondre du texte diffusé. Un rédacteur nommé le relit, vérifie les décisions et les engagements, puis soumet le projet aux participants pour correction, avant sa validation selon les règles applicables. La relecture demande davantage qu’un coup d’œil sur une page bien présentée. Elle oblige parfois à retourner vers un collègue : "Est-ce bien ce que tu voulais dire ?" Le temps gagné sur la mise en forme peut servir à cela. Et les non-dits appellent une prudence particulière : les avoir perçus n’autorise pas à les consigner comme des faits.

Reste à savoir à qui l’on confie ces paroles. Sur ce point, l’alerte d’Yves Cavarec est salutaire. Une organisation doit connaître les conditions dans lesquelles ses échanges sont traités, les personnes qui peuvent y accéder et le sort réservé aux données. Lorsqu’un prestataire agit comme sous-traitant, l’article 28 du RGPD impose un encadrement contractuel. Je défends, pour ces usages, une finalité explicite, une conservation limitée au nécessaire et l’exclusion de tout entraînement des modèles sur les contenus confiés. Pour les réunions sensibles, il faut aussi examiner l’hébergement, les accès et les éventuels transferts. Ces questions font partie du choix de l’outil.

Une interdiction générale ne les règle pas forcément. Elle peut même encourager les usages que la direction ne voit plus : quelques notes copiées dans un assistant personnel, un document envoyé pour gagner une heure. Les besoins demeurent après la diffusion d’une consigne. Les prendre au sérieux suppose de proposer un cadre utilisable, avec des outils autorisés, des limites compréhensibles et une personne à qui poser les questions difficiles.

"Gardez la main. Ou partez", conclut Yves Cavarec. Je garderais volontiers la première injonction. Elle oblige aussi ceux qui conçoivent ces outils. Un compte rendu assisté par l’IA devrait laisser toute leur place à la relecture, au désaccord et à la correction. Au moment de le valider, son auteur doit pouvoir dire : j’ai relu ce texte, je sais pourquoi cette décision y figure, et j’en réponds devant ceux qui étaient dans la salle.