Souveraineté énergétique : cette dépendance qu'on ne voit pas venir
L'électronique de puissance, pilier essentiel de la transition énergétique, reste produite hors d'Europe. La relocaliser est vital pour la souveraineté, la sécurité et la maîtrise de l'énergie.
Alors que l’Élysée a mis à l’honneur les savoir-faire industriels français lors du Fabriqué en France 2025, un pan essentiel de cette excellence reste encore sous les radars : l’électronique de puissance. À la croisée de l’énergie et du numérique, cette technologie est au cœur de la décarbonation et de la souveraineté énergétique européenne. Car derrière chaque batterie, chaque borne de recharge et chaque réseau stabilisé se trouve le véritable cerveau de la transition : un convertisseur de puissance.
Décarboner ne consiste pas seulement à remplacer les hydrocarbures par de l’électricité : c’est apprendre à piloter des flux électriques instables. À l’échelle d’un véhicule, d’une usine ou d’un réseau, ce pilotage repose sur les convertisseurs, qui gèrent la charge, la décharge et la stabilité du système. Une batterie stocke, mais ne décide pas. Un réseau accueille des renouvelables intermittents, mais ne tient sa fréquence que grâce à ces équipements capables d’absorber ou d’injecter l’énergie au bon moment. C’est invisible, mais décisif.
Cette centralité bascule aujourd’hui dans le registre régalien. Les convertisseurs sont des systèmes électroniques communicants, pilotables à distance et mis à jour par logiciel. Conçus et sécurisés en Europe, ils renforcent la résilience du système. Produits ailleurs, ils deviennent un angle mort stratégique. Celui qui contrôle les convertisseurs contrôle la réactivité des batteries réseau, la stabilité d’un microgrid industriel ou la puissance délivrée par des bornes à l’heure de pointe. La dépendance n’est plus théorique : nos infrastructures critiques reposent sur une chaîne dont la robustesse logicielle, la traçabilité et la capacité d’intervention locale conditionnent la continuité d’activité.
L’Europe dispose pourtant d’un levier clair avec le Net Zero Industry Act, qui vise à relocaliser d’ici 2030 la production des technologies stratégiques de la transition. Encore faut-il que l’électronique de puissance y soit pleinement considérée, non comme un sous-ensemble mais comme la fonction clé qui conditionne performance, sécurité et souveraineté. Trois leviers peuvent être actionnés : une commande publique intégrant un contenu local cohérent, des incitations à l’achat européen lorsque convertisseurs et composants critiques sont produits ici (sur le modèle des bonus réservés aux véhicules équipés de batteries européennes) et une exigence de cybersécurité de bout en bout. Ce triptyque n’est pas protectionniste : il est pragmatique.
Reste l’objection du coût. Elle existe, mais la compétitivité totale ne se limite pas au prix facial. Elle inclut la sécurité d’approvisionnement, la tenue dans le temps, la proximité des équipes capables d’intervenir, la maîtrise des mises à jour logicielles et des correctifs cyber. À l’heure où l’Europe a fait le choix de l’électrification, accepter un léger différentiel pour rapatrier la brique qui pilote tout le système n’est pas une dépense : c’est une assurance énergétique, industrielle et stratégique.
Il faut enfin parler attractivité. Les écoles regorgent de vocations pour le climat, mais trop peu d’ingénieurs choisissent les métiers qui rendent la transition opérable : électronique de puissance, logiciels embarqués, industrialisation. Redonner de la visibilité à cette filière, c’est offrir des trajectoires où l’impact est concret : intégrer davantage de renouvelables, densifier la recharge rapide sans saturer les réseaux, sécuriser des sites sensibles. Ce sont des métiers d’avenir, pas des niches.
La souveraineté ne se décrète pas, elle se construit. Dans l’énergie décarbonée, elle commence par l’élément le plus discret du système : ces convertisseurs qui transforment, régulent et protègent notre électricité au quotidien. Les reconnaître comme une technologie critique, leur donner un cadre de développement cohérent avec le NZIA et exiger des standards cyber élevés, c’est reprendre la main là où tout se joue. La transition n’a pas seulement besoin d’électrons verts : elle a besoin d’un pilotage maîtrisé, ancré en Europe.