La dangereuse OPA des États-Unis sur le numérique européen

Si le Cloud Act a été largement médiatisé, la presse s'est peu intéressée aux acquisitions réalisées par les entreprises américaines sur le numérique européen. La combinaison entre ces OPA et l'extraterritorialité du Cloud Act est pourtant explosive.

Il n'y a pas que l'Iran et la Russie. 
L'entrée en vigueur du « Cloud Act » aux Etats-Unis, qui permet à l'administration américaine de consulter les données des entreprises étrangères, touche également l'Europe. Elle n’a toutefois pas provoqué qu'un émoi relatif en Europe. Le rachat d’une entreprise stratégique va-t-elle provoquer une réaction ? Présentation des enjeux en quatre actes.
Acte 1 : Où l’Europe fait preuve d’une totale immaturité numérique
Biberonné depuis quelques décennies à une informatique américaine, nous ne nous rendons même plus compte de la souricière dans laquelle nous sommes. Voyons plutôt. L’informatique procède de plusieurs couches : grossièrement on pourrait citer la couche matérielle, où aucun acteur européen n’est encore réellement présent, que ce soit au niveau des téléphones, ordinateurs ou serveurs. Le matériel fonctionne avec un système d’exploitation, où Windows règne en maître pour les ordinateurs individuels, et Androïd de Google pour les téléphones. Viennent ensuite les « couches internet » avec les navigateurs, moteurs de recherche, services en ligne, stockages en ligne, … Tout ce qui est numérique passe à un moment où un autre sur des outils américains. Nous sommes dans une dépendance pratiquement totale. Si les Etats-Unis d’Amérique étaient des alliés indéfectibles de l’Europe cela ne serait pas bien grave, mais à l’heure où la guerre commerciale fait rage, qui peut soutenir qu’ils le sont réellement ?
Acte 2 : Où les Etats-Unis affirment l’extraterritorialité de leurs lois
Toute l’Europe (et la France) se souvient de l’amende record de 9 milliards de dollars dont BNP-Paribas a écopé, pour avoir commercé avec l’Iran sous embargo. La banque a été condamnée en vertu de l’extraterritorialité des lois américaines quand il y a utilisation du dollar.
Aujourd’hui, cette extraterritorialité a été renforcée avec l’arrivée du « Cloud Act ». Cette loi états-unienne autorise, depuis le 23 mars dernier, l'administration américaine à obtenir des données stockées à l'intérieur comme à l'extérieur de ses frontières du moment que le service de stockage soit américain. Oui vous avez bien compris, c’est un accès légalement autorisé à vos données personnelles comme celles de nos entreprises européennes. Le "Cloud Act" offre donc potentiellement à l’administration américaine la consultation de milliards de données. Et ne croyez pas que le Règlement Général pour la Protection des Données (RGPD) entré en vigueur le 25 mai dernier au sein de l'UE, puisse empêcher le droit américain de s'appliquer. 
Acte 3 : Où les Etats-Unis veulent racheter une entreprise européenne stratégique
C’est dans cet écosystème qu’il faut analyser la volonté de rachat de Brainloop. Il y a quelque temps, Diligent, un groupe américain qui fournit des logiciels pour les conseils d'administration et les entreprises, a annoncé vouloir acquérir Brainloop, société allemande spécialisée dans la sécurité informatique. Une démarche on ne peut plus naturelle dans le petit monde entrepreneurial. Mais qui, eu égard aux intérêts stratégiques que représentent la possession et le stockage de données confidentielles, rend cette possibilité alarmante.
Car Brainloop n'est pas n'importe quelle société ; elle dispose du label « IT Security Made in Germany » créé en 2005 à l'initiative des ministères de l'Intérieur et de l'Economie allemands, en concertation avec des représentants de l'industrie nationale. Autrement dit : un outil de pointe pour protéger les entreprises outre-Rhin d'une quelconque tentative d'intrusion. En l'occurrence, Brainloop est chargée de la protection des données de géants allemands – comme Adidas, Allianz, Bayer ou encore BMW – aussi bien que français – dont Suez par exemple.
Son rachat par un groupe américain a donc de quoi inquiéter car en vertu du Cloud Act les données de Brainloop seront alors entièrement à la disposition de nos concurrents américains.
Acte 4 : Où l’Europe doit faire des choix courageux en matière de souveraineté numérique
Aujourd’hui, l’acte quatre de la pièce qui se joue depuis plusieurs années n’est pas encore écrit.
Nous avons le choix : continuer à nous transformer tranquillement en colonie numérique. Colonie que va exploiter les Etats-Unis, dont on a vu la voracité, et la Chine qui a une vision stratégique à long terme dans le domaine numérique. Ou bien reprendre en main notre souveraineté numérique. L’alternative est là. Alors que les frasques de Donald Trump déstabilisent le monde, c’est le moment pour nous de franchir le Rubicond. Il n’y aura pas de demi-mesure

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