Impressions d’Autrans 2011

Que s'est-il dit lors des Rencontres d'Autrans, qui se sont déroulées les 12, 13, 14 janvier derniers ? Tour d'horizon des sujets abordés lors de cette rencontre annuelle des acteurs de l'Internet.

Les rencontres d'Autrans se sont déroulées cette année dans une ambiance particulièrement chaleureuse. La présence d'étudiants y était pour beaucoup. Néanmoins, cette année marque le passage à une phase nouvelle. Après les enthousiasmes de jeunesse, rappelés par la lecture de la déclaration d'indépendance du cyberespace par Arnaud Fontaine, vient maintenant le temps de la maturité qu'illustrent les nombreux débats sur la neutralité du net, qu'a présentés en détail Dominique Lacroix, présidente de la Société européenne de l'Internet (ies-France.eu).

Comme l'a rappelé Frédéric Soussin dans sa présentation sur la mobiquité, Il y a vingt ans, on avait des utopies et pas de moyens, les PC coûtaient trop cher. Aujourd'hui on a du matériel à des prix abordables, mais avons nous encore des utopies ?

Les grands acteurs, même ceux qui offrent du libre (google), ne rêvent que de capturer l'usager, comme Apple le fit en son temps, après l'avoir libéré de l'hégémonie d'IBM.

Après le Web 1.0, le Web 2.0, l'ordiphone, comme disent les québécois et la tablette, est-on arrivé à une forme de nomadisme libéré ? En plus, le web fait trois grands sauts : le nuage, espace de stockage supposé infini en ligne, le doigt caressant les écrans, les réseaux et les bandes passantes de grande capacité. La mobiquité est devenue facile.

En plus du présentiel, on dispose maintenant de deux temps supplémentaires : le distant synchrone et le distant asynchrone. Chacun de ces temps a des fonctions différentes. Le distant asynchrone permet à ceux qui ont besoin de temps pour s'ajuster d'être quand même présents.

Le plaisir est aussi différent. La tablette par exemple, induit de nouvelles relations. La tablette était inventée avant l'iphone, mais elle a été lancée après.

Les outils actuels diminuent la procrastination. Au lieu de remettre à plus tard, on opère sans délai, au moment où l'inspiration vient. Inversement, le mental subit des micro stimulations permanentes, ce qui peut soit distraire soit multiplier l'efficacité.

Bien des enseignants craignent maintenant les messages des élèves sur facebook. Néanmoins, ces terminaux sont aussi des outils d'apprentissage remarquables.

Les journalistes craignent d'être suivis à la trace. Les évènements en cours en Tunisie montrent que les tweets suffisent à les géolocaliser, sauf désactivation. Mais ils peuvent aussi transmettre textes images et vidéos dans des conditions bien plus efficaces.

D'autre part, l'acte de vente est en profonde évolution. La tablette permet non seulement des consultations à distance mais aussi la connexion avec des vidéos montrant l'usage du produit. La gestion aussi se transforme. La présence à distance des managers peut faciliter la compréhension, mais aussi faire peser des contraintes et réduire l'autonomie des opérateurs.

Le voyage est sans doute la situation la plus transformée par les nouveaux terminaux. La réalité augmentée donne accès non seulement à des indications pratiques (où est le restaurant chinois le plus proche) mais aussi à la profondeur historique.

Le philosophe Thierry Ménissier, spécialiste de Machiavel, a donné à son blog le nom « tumulti è ordeni », les tumultes et les ordres. Que dit ce philosophe de Wikileaks ? Dès le siècle des lumières se fait la connexion entre la connaissance technologique et la politique. Expliquer comment fonctionnent les machines, projet de l'Encyclopédie, c'est donner aux lecteurs la possibilité de les maitriser.

Aujourd'hui, où les techniques de communication transforment les sociétés, nous assistons à une métamorphose du secret. Youtube, Facebook Wikileaks relèvent d'un même désir, d'une même volonté, pulsion de décloisonnement : entre le privé et le public entre le confidentiel et l'officiel.

Il y eut des civilisations sans miroir. Le premier autoportrait date seulement de la fin du moyen âge.  Nous sommes dans l'excès inverse, fondamentalement rousseauistes. Tout devient miroir. Rousseau était un Suisse romantique, presque fou. Tout être vivant a un amour de soi ; les êtres humains ont en plus le désir d'être aimé à travers le regard des autres.
 
À travers la communication moderne, s'exprime comme un désir irrépressible, quelque chose de mystérieux provenant de la subjectivité contemporaine, un besoin d'expression sans limites, le désir de sortir de l'anonymat, désanonymer. Débanaliser le monde, pulsion vers un inaccessible. Démultiplication à l'infini des images de soi.

Mettre de l'ordre ? Il faut aussi se souvenir que les projets totalitaires reposent sur la visibilité. Les tumulti ou les ordini ? Pour Wikileaks, il faut être nuancé. Au moment où le 4éme pouvoir, la presse écrite comme audio-visuelle, est sous tutelle, Wikileaks est un nécessaire contre pouvoir. D'un autre coté, les images du massacre des bagdadi ont des effets sur le psychisme, qui ne sont pas tous positifs.

Le cinquième pouvoir, celui de l'Internet, est sans règle. La pulsion scopique (Platon), y règne en maîtresse. Il porte l'illusion d'une démocratie absolue, l'illusion de la visibilité intégrale, l'illusion de l'irénisme, d'un monde totalement pacifié.

Cette année comme la précédente, était organisé un atelier « monnaies complémentaires » par Marc Tirel, avec Jean François Noubel. Il se confirme, à la lumière des milliers d'expériences menées à travers le monde, que ces monnaies sont non seulement une protection contre les fluctuations erratiques des « grandes » monnaies qui secouent le monde, mais aussi des outils précieux pour recréer du lien social, revitaliser les circuits courts d'approvisionnement et mieux structurer les relations. Les grands services publics, la santé et surtout l'éducation auraient beaucoup à gagner à les utiliser.

Dans l'atelier « éducation 2.0 » il a été question de nombreuses initiatives. Celle de Sésamath, présentée par Jean Pierre Archambault, attire particulièrement l'attention. Cette initiative, démarrée en 2000 offre des matériaux pédagogiques sur son site, qui reçoit maintenant plus de 13 millions de connexions par an.

La déclaration d'Autrans : Chaque année, les participants aux rencontres élaborent une déclaration sur un sujet qui leur semble d'actualité. La version initiale est en général proposée par Thierry Gaudin et les amendements capitalisés sur le site des rencontres. Cette année 2011,  les Espaces publics numériques sont venus en nombre et ont décrit l'extension de leur activité hors les murs dans une large gamme d'innovations sociales.

D'autre part, les multiples initiatives des collectivités locales pour mettre à disposition les données publiques a fait l'objet de plusieurs communications. Dans la déclaration, il a paru opportun d'introduire en plus la notion d'information d'utilité publique, à préciser juridiquement, pour lesquelles la mise à disposition gratuitement est non seulement un droit d'accès du citoyen mais un devoir de service public. Voici le texte de cette déclaration 2011 :  

Les participants aux rencontres d'Autrans 2011 :
1-Constatent la vitalité des espaces publics numériques et encouragent vivement les collectivités locales à les multiplier, à soutenir leurs développements et à accompagner la médiation aux usages du numérique dans tous les lieux de service public et d'action sociale.

2-Observent que la loi a encadré l'usage des informations personnelles, mais a négligé de préciser le statut et les obligations concernant les informations d'utilité publique.

3-Education : Sont en particulier d'utilité publique les informations concernant l'éducation. Par exemple, les manuels scolaires devraient évidemment être mis en libre accès sur Internet. Plus généralement la mise en ligne et la réutilisation des documents pédagogiques écrits et audio-visuels par les enseignants devraient être encouragées et valorisées.

4-Santé : Sont  aussi d'utilité publique les informations du système de santé, par  exemple celles nécessaires au suivi de sa maladie et de son traitement  par la personne et par ses aidants, la disponibilité des services de  soins, les informations de santé publique, l'accès  aux services sociaux, l'action des associations et toutes les  informations qui pourraient contribuer à la création de nouvelles  solidarités de proximité. Elles devraient évidemment être accessibles  sur Internet et Internet accessible en tout lieu.

5-Plus généralement, il serait logique que, sauf inconvénient grave et exceptionnel, les informations d'utilité publique élaborées avec l'argent des contribuables soient mises en libre accès en ligne et sous licence libre (cf notamment la directive européenne 2003/98 du 17 novembre 2003 et ordonnance française du 6 juin 2005).

6-Les participants aux rencontres d'Autrans demandent donc au parlement et au gouvernement de définir clairement la notion d'information d'utilité publique et les obligations des différents services publics concernant la publication de ces informations en libre accès sur Internet.

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