Stéphane Richard (Orange) : "Il faut accepter de mettre les innovations plus tôt sur le marché"

Livre Stéphane Richard Orange Avec son ouvrage "Numériques", le PDG d'Orange livre sa vision de l'impact d'Internet sur nos modes de vie. Analyse personnelle d'un acteur aux avant-postes de cet univers en mutation.

couverture numeriques
Un plaidoyer réaliste pour le numérique © Grasset

Stéphane Richard a beau être à la tête d'une entreprise de haute technologie, ancrée dans les réseaux et l'information numérisée, il a néanmoins choisi le format classique du livre pour présenter sa réflexion sur les bouleversements économiques, sociaux et culturels suscités par Internet.

Si naturellement il ne déplore pas la montée en puissance des usages numériques, le PDG d'Orange parvient à conserver un certain esprit critique quant aux conséquences de cette transformation assistée par ordinateur. Celle-ci agit sur l'organisation des familles, la distribution du pouvoir au sein des entreprises, les modes de fonctionnement des administrations... et les modèles économiques installés de longue date.

La transfiguration est non seulement massive par l'ampleur des changements qu'elle suscite mais aussi par la rapidité avec laquelle ceux-ci surviennent. Numériques est donc une photographie utile des secousses économiques, institutionnelles, sociologiques et techniques causées par l'appropriation collective des services et des outils high tech.

A chaque fois, Stéphane Richard souligne les effets de bord sur l'avenir de la vie privée, sur la possible disparition d'entreprises qui ne prendraient pas suffisamment en compte la mutation numérique et sur l'évolution du débat démocratique.
Sans jamais verser dans des conclusions péremptoires fondées sur une acceptation systématique de l'outillage technique comme bienfait évident, Stéphane Richard met à la disposition du public des éléments de réflexion pour lui permettre d'aborder ces panoplies technologiques qui peuplent son quotidien, ceci de la manière la plus éclairée possible. C'est en ayant mené cette analyse personnelle que le citoyen-consommateur-salarié/entrepreneur pourra trouver et négocier sa juste place dans un écosystème qui a tendance à oublier l'humain.

Extraits

"C'est l'avènement de ce que le professeur Henry Chesbrough, de l'université de Berkeley, a le premier appelé l'Open Innovation, c'est-à-dire une innovation ouverte, qui n'est plus l'apanage d'un petit nombre de grandes sociétés ou de laboratoires géants et monolithiques (on pourrait d'ailleurs parler plus justement encore d' "innovation distribuée" ou d' "innovation perméable").

Le succès de l'Open Innovation repose sur quatre facteurs structurants.

Tout d'abord, cette ouverture va de pair avec la naissance d'un grand nombre de start-up : chacun a sa chance, à chaque idée sa start-up, incluant un accompagnement logistique comme financier, afin que ce foisonnement soit productif et pérenne. Sur un plan plus technique, il faut créer les conditions d'utilisation (ou d'interconnexion) des innovations des uns par les autres, à travers notamment les API ("Application programming interfaces"). Il faut enfin accepter de mettre les innovations plus tôt sur le marché, à travers des méthodes de co-conception et de bêta-tests ".

(...)

Quel est l'impact [de l'Open Innovation] sur l'économie et sur l'emploi ?

L'avènement de l'Open Innovation, conjugué à l'essor du SMAC (Social, Mobile, Analytics c'est-à-dire le Big data, et Cloud computing), constitue une nouvelle phase de soutien du numérique à la croissance de la richesse créée et à l'emploi.

On estime ainsi à plus de deux points l'impact d'ici 2017 sur le niveau du PIB annuel des économies développées (cet impact comprend à la fois l'effet direct de la part des acteurs du secteur du numérique et l'effet indirect sur les autres secteurs, qui bénéficient pratiquement tous des gains de productivité par la diffusion de ces nouveaux services). En termes d'emploi, les projections tablent sur environ 1,2 million d'emplois créés sur cinq ans aux Etats-Unis, où cette nouvelle poussée numérique est la plus forte jusqu'à présent (selon Michael Mandel du Progressive Policy Institute, la seule économie des applications - la plus emblématique sans doute de l'Open innovation - est aujourd'hui à l'origine d'environ 450 000 emplois aux Etats-Unis, à partir de zéro en 2007, quand l'iPhone a été introduit sur le marché...).

Cela permet de dimensionner l'objectif que l'Europe et la France peuvent se donner en la matière. Ce seul impact peut se comparer dans sa nature même d'évolution en rupture à l'impact d'autres technologies disruptives telles que le déploiement de l'infrastructure électrique, du rail, des autoroutes, ou encore de l'invention du moteur à combustion. Il faut naturellement ajouter à cet effet celui du haut débit en général (fixe et mobile) : l'ancien président de la FCC, la Commission fédérale des communications aux Etats-Unis, Julius Genachowski, indiquait en septembre 2011 qu'au cours de ces quinze dernières années, l'Internet avait déjà permis autant de croissance économique que la révolution industrielle en a produit dans ses cinquante premières années. En tant qu'évolution en rupture, cette nouvelle vague numérique porte aussi en elle une certaine violence. Plusieurs grandes entreprises réputées ont été déstabilisées (Nokia, RIM) ou même éliminées (Kodak, Borders, Palm, Blockbuster, Circuit City, Sun Microsystems) pour ne pas l'avoir anticipée ou accompagnée.

La déconstruction et le remodelage des processus d'innovation constituent le changement de paradigme apporté par la révolution digitale le plus fulgurant et, surtout, le plus fondateur. Car c'est l'ensemble de l'organisation de la production et de l'économie qui doit être repensé. Car cette révolution conditionne aussi la capacité de la société toute entière à se réinventer un avenir ".

 "Numériques" par Stéphane Richard. Editions Grasset, 2014 ; 17 euros.

Stéphane Richard