L’Euro : quelles conditions à sa survie ?

La crise financière a mis en évidence les lacunes d’une union monétaire, sans convergence économique, budgétaire et fiscale. Les concepteurs de la monnaie unique ont omis par méconnaissance ou par précipitation, les fondements de la valeur de la monnaie et son statut.

Il est dommage que lors de cette crise, peu de spécialistes de la monnaie s‘expriment dans les médias. C’est vrai qu’ils sont peu nombreux.
Contrairement à ce que pensent les non-spécialistes de la monnaie, une banque centrale n’a aucune limite quant à l’émission de celle-ci, dès lors que son autorité de battre monnaie n’est pas remise en cause.
La monnaie jouit de l’immanence et de l’extériorité, en ce sens qu’elle porte la garantie de l’Etat et s’impose à tous et elle circule et se recrée du fait des activités  économiques et financières.
La réunion du Conseil européen des 28 et 29 juin 2012  a donné lieu à des décisions qui sont le fruit de négociations intergouvernementales préalables. C’est  une rupture avec le passé lorsque  le couple franco-allemand venait avec des propositions ficelées et les faisait avaliser par les autres pays, moyennant quelques concessions. Cette fois-ci l’Italien Mario Monti et l’Espagnol Mariano Rajoy ont fermement défendu des mesures susceptibles de faire baisser les tensions sur leurs émissions obligataires.

Le président français François Hollande a réussi à faire avancer utilement l’idée  d'un "Pacte pour la croissance et l'emploi" afin de relancer  l'investissement et l'emploi, et rendre l'Europe plus compétitive.  Le prochain cadre financier pluriannuel (CFP) devrait renforcer cet objectif.
Afin de briser le cercle vicieux qui existe entre les banques et les États, un mécanisme de surveillance unique géré par la Banque centrale européenne sera créé. Malgré les réticences de la Chancelière allemande Angela Merkel le MES (mécanisme européen de stabilité) aura la possibilité d'injecter directement des fonds dans des banques.

Le FESF se charge du soutien aux banques espagnoles jusqu'à ce que le MES entrera en vigueur, après l’avis de la cour allemande de Karlsruhe le 12 septembre 2012 et l’approbation de tous les gouvernements signataires. Le FESF et le MES, qui lui succédera à la fin de l’année, pourraient acheter des obligations des États membres qui respectent, sous  conditions, un retour à l’équilibre budgétaire et des mesures de réduction des déficits.
Les caractéristiques du MES font encore l’objet de propositions contradictoires sur le fait de  transformer cette institution en une structure bancaire ou en un fonds souverain, avec la possibilité de recevoir des dépôts. C’est la position française mais qui est rejetée par l’Allemagne.

 L’avantage de cette crise, c’est qu’elle a mis en évidence les lacunes d’une union monétaire, sans qu’il y ait des convergences économiques et budgétaires et fiscales. Il est aussi impensable qu’une banque centrale européenne exerce son rôle de refinancement et de création monétaire de premier ordre sans disposer de pouvoirs de supervision, de contrôle et de sanction sur les banques nationales qui relèvent de la seule autorité de leurs Etats respectifs. La BCE est le pompier qui assiste impuissant aux dérapages de la dette publique et des dettes privées.

Dans les universités les départements spécialisés dans la monnaie, la finance et la banque sont très sélectifs. La plupart de leurs diplômés choisissent les métiers de la banque et ne sont pas prêts à dire du mal de leur employeur. Les Universitaires purs n’ont pas un vécu en entreprise et à l’international pour faire une analyse globale dont furent capables les JM. Keynes, A. Smith, D. Ricardo, K. Marx, L. Walras…
Les économistes contemporains devraient surmonter leur hyperspécialisation et faire preuve de moins de sectarisme en empruntant les éléments les plus appropriés afin de proposer aux décideurs publics les solutions les plus adéquates. Si dans les années 1980, ils avaient pris en compte l’analyse de K. Marx concernant la création de la valeur dans le secteur productif et son partage dans la distribution, ils auraient mis au centre de leurs travaux le renforcement de l’industrie et non les services.
Les erreurs de jugements manifestées tout au long de cette crise avec des positions frôlant le délire montrent les limites de la pensée unique encore prisonnière des idéologies du passé. La dialectique est la lutte des contraires. La crise actuelle impose d’écarter les murs. Il est indispensable de combiner équité et justice sociales et efficacité économique. J’ai soutenu pendant 25 ans des centaines de PME tant dans leur développement national qu’à l’international dans une cinquantaine de pays. En contribuant modestement à augmenter leurs chiffres d’affaires et leurs bénéfices, je les ai aidés à embaucher et à former leurs salariés.
Les entrepreneurs connaissent leurs problèmes mais n’ont pas les outils analytiques pour formaliser leur vision stratégique. Quant aux opérateurs sur les marchés financiers, Alan Greenspan a eu raison de parler, à leur endroit, d’exubérance irrationnelle et Mario Draghi est dans le vrai quand il évoque leurs craintes irrationnelles. En réalité leur inculture  politique et leurs erreurs de jugement se reflètent dans les évolutions erratiques des indices boursiers au quotidien. Comment peuvent-il imaginer que les Chefs d’Etat et de gouvernement ainsi que la BCE n ‘utiliseraient pas la dernière cartouche pour sauver l’euro. J’entends par ceci faire tourner la planche à billets. C’est d’ailleurs un privilège des puissances économiques que de créer de la monnaie ex-nihilo et de la répandre sur toute la planète. Les actifs de la réserve fédérale s’évaluent à présent à 2,8 trillions de dollars (2,2 trillions d’euros), près du triple par rapport au printemps 2007. Les plans d’assouplissement quantitatif se multiplient.
La Banque d’Angleterre a lancé une troisième vague de rachat obligataire pour un montant de 385 milliards de livres sterling (485 milliards d’euros) sur ces trois opérations. Le bilan de la Banque d’Angleterre a presque quintuplé entre mai 2007 et 2012. Même la « vertueuse »  Banque Nationale Suisse fait tourner la planche à billets. L’objectif étant d’empêcher le franc suisse de s’apprécier et de contrer une déflation. Avec 435 milliards de francs suisses (362 milliards d’euros) au compte d’actifs, son bilan s'est multiplié par 4,1.

L’intervention de la BCE, qui est conditionnelle,  pourrait calmer les marchés, mais ne réglerait pas les problèmes structurels, liés à la sous industrialisation de l’Europe du sud et au manque de compétitivité. Contrairement à ce que pensent les non-spécialistes de la monnaie, une banque centrale n’a aucune limite quant à l’émission de celle-ci, dès lors que son autorité de battre monnaie n’est pas remise en cause. La monnaie jouit de l’immanence et de l’extériorité, en ce sens qu’elle porte la garantie de l’Etat et s’impose à tous et elle circule et se recrée du fait des activités  économiques et financières.
Ce droit de seigneuriage de l’Etat peut être remis en cause en cas de menace de sa solvabilité. Dès lors comme aux Etats-Unis, au Japon et au Royaume-Uni, les banques centrales peuvent racheter de la dette publique ; c’est-à-dire in fine faire tourner la planche à billets. les marchés et les usagers continueront à détenir la monnaie. Pour ce faire deux conditions sont nécessaires :
1) la monnaie doit être convertible internationalement, sinon toute création monétaire ex-nihilo, sans contreparties réelles, se traduirait par l’hyper-inflation.
2) faire partie du club des puissances économiques, ayant la capacité théorique de rembourser ses créanciers de façon quasi-illimitée.

Le parcours du papier-monnaie et de la monnaie fiduciaire n’a pas été un fleuve tranquille

John Law (1671-1729), banquier et économiste écossais devenu ministre des finances du royaume de France a été le premier à introduire le billet de banque et à utiliser le papier-monnaie en lieu et place de la monnaie métallique. Il considérait l'argent comme un moyen d'échange et ne constitue pas une richesse en soi. La richesse nationale dépend du commerce. Il fut précurseur des opérations boursières en réalisant  les premières grandes émissions de titres. Son échec est du à un surcroît de signaux monétaires dématérialisés, dans un contexte d’inconvertibilité internationale de la monnaie et d’un pouvoir central devant rivaliser en permanence avec les féodalités locales.
Les concepteurs de la monnaie unique européenne ont commis la même erreur que l’économiste d’origine écossaise J. Law, ils ont considéré la monnaie uniquement sous son aspect moyen d’échange. Le statut de la monnaie tel que je l’ai analysé suite aux travaux de JM. Keynes, K. Marx et S. de Brunhoff, requière les trois fonctions : unité de compte, moyen de paiement et d’échange et enfin réserve de valeurs. J’ai développé l’idée que la monnaie a une valeur propre incarnée par les fondements économiques, notamment le PIB et une valeur relative qui la met en concurrence avec des monnaies étrangères.
Contrairement à la monnaie métallique (or, argent..) qui incarne directement, instantanément et indiscutablement  une valeur marchande, la monnaie-papier qui est un équivalent général des marchandises a besoin d’une garantie, une immanence incarnée par l’Etat, dont le bras séculier est la banque centrale. En jouant son rôle de prêteur de dernier ressort, elle sécurise la détention de la monnaie dématérialisée et assure que sa valeur est intangible. La Bundesbank et le gouvernement allemand en refusant à la BCE d’intervenir dans le rachat des dettes souveraines enlèvent à l’euro une qualité essentielle à son existence même. C’est pourquoi des centaines de milliards d’euros ont quitté celle-ci. Depuis juillet 2011, les questionnements des médias arabophones du Moyen-Orient auxquels, j’ai eu à répondre tournaient autour de la pérennité de la monnaie européenne.

L’euro ne peut pas jouir de la convertibilité sur le plan international et aspirer rivaliser avec le dollar US comme monnaie de réserves, sans accepter que sa banque centrale, en tant qu’institut d’émission, soit indiscutablement garant de son irréversibilité.

La Banque centrale est la banque des banques des banques, exerçant son pouvoir de contrôle, de supervision mais assure la fonction de prêteur de dernier ressort de la monnaie privée. Là aussi les concepteurs de l’euro n’ont pas intégré le lien intangible et fonctionnel entre l’institut d’émission et le système bancaire. Les banques européennes sont soumises, à l’heure actuelle aux seules institutions nationales. Il va falloir avancer dans cette union bancaire et que le refinancement par l’institut de Francfort soit conditionné organiquement par un droit de regard sur les emprunteurs de la monnaie centrale.
En garantissant, in fine et en dernier recours, la dette publique et en assurant le renflouement des banques européennes en cas de faillite, la BCE aura complété son architecture et surmontait ses malformations d’une naissance prématurée et plus politique qu’économique, sans une analyse fondamentale de sa genèse ni de son existence future.

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