Robert Shiller (Economiste) "Ce siècle va être risqué"

Economiste, professeur à l'université de Yale, Robert Shiller publie aux Etats-Unis "Finance and the Good Society".

 

Dans votre livre, vous écrivez à propos de la crise que "le pire est peut-être à venir". C'est-à-dire ?

C'est très difficile à prédire. Nous avons traversé une crise financière intense d'une ampleur jamais vue depuis la dépression des années 30. Notre société n'est pas aussi stable et protégée que nous ne le pensions. Le fonctionnement du système économique est basé sur la confiance et l'assurance, qui ont toutes deux été mises à mal. Les turbulences des marchés économiques viennent de ces pertes de confiance et d'assurance. Ce sont des tendances dangereuses : quand les investisseurs ont-ils cessé de faire confiance au gouvernement grec, aux dettes européennes ? Pourquoi ? Les effets de la crise sont complexes. Pour mieux les comprendre, les économistes doivent désormais s'intéresser à la sociologie et la psychologie.

Par ailleurs, je pense que les neurosciences et l'informatique vont fondamentalement changer notre société. Le mathématicien Norbert Wiener a prédit dans son livre, "Cybernetics", dans les années 1940, l'évolution de l'informatique avancée. Il avait peur des ordinateurs et disait qu'il ne savait pas quelle était l'invention la plus dangereuse : l'ordinateur ou la bombe atomique. La croissance des capacités des ordinateurs vont créer davantage d'inégalités de revenus. On développe maintenant des voitures automatiques qui se conduisent elles-mêmes. Bientôt nous n'aurons plus besoin des chauffeurs de taxi. Les ordinateurs remplacent les personnes. Je ne peux pas prédire l'avenir mais je vous assure que ce siècle va être très risqué.

Pourquoi consacrer ce livre à la défense du capitalisme financier ?

Le capitalisme financier permet d'organiser la civilisation moderne. Rien ne peut être accompli sans au moins un minimum de soutien financier. J'ai l'impression que la plupart des citoyens ne le réalisent pas et qu'ils sont en colère contre nos institutions bancaires. J'aimerais que cette colère soit constructive et qu'elle mène à des innovations financières permettant de répondre à ces critiques.

Vous défendez notamment le niveau de rémunérations des PDG mais réclamez davantage de réglementation. Pourquoi ?

"Je préconise de pouvoir différer indéfiniment une partie des salaires des PDG."

Au cours du siècle dernier, nous avons commencé à admettre que les forces du marché conduisaient naturellement à distribuer des hauts salaires. Il existe des personnes avec le talent rare de bien diriger. Ce talent réside dans le caractère et le jugement d'un individu, il se manifeste dans leurs compétences à gérer des équipes et à voir le tableau d'ensemble. Il n'est donc pas surprenant qu'il existe des enchères pour s'offrir ces personnes. En revanche, de telles rémunérations offrent l'opportunité d'abuser de l'entreprise. Des copinages peuvent contribuer à des rémunérations exorbitantes et cette corruption doit être limitée par un cadre réglementaire. Il y a déjà des procédures en place : nos régulateurs exigent une divulgation complète des rémunérations et avantages et plusieurs procédures encadrent les conseils d'administration. Mais cela ne suffit pas : je préconise de pouvoir différer indéfiniment une partie du salaire des PDG, de sorte que si les résultats de l'entreprise se dégradent sous leur direction, ils ne le touchent jamais en totalité. Par exemple, ils recevraient la moitié de leur salaire immédiatement et le reste en cinq ans mais selon l'évolution de l'entreprise.

Vous vous prononcez également contre le système des bonus?

Je pense qu'il vaut mieux distribuer des stock-options. Le prix de l'action reflète la valeur réelle de l'entreprise. Son augmentation mesure donc mieux que les bénéfices ce que le PDG a accompli. Pour preuve, depuis la crise financière, les bénéfices des entreprises ont augmenté aux Etats-Unis. Mais comment y sont-elles parvenues ? Elles ont coupé dans les dépenses, ont différé des investissements et ont licencié. Elles n'ont pas pensé au long terme mais au profit immédiat. Le marché pourrait s'en rendre compte et le prix des actions n'augmenterait pas. Malheureusement la théorie n'est pas parfaite et les PDG peuvent aussi duper le marché eux-mêmes.

Vous vous êtes aussi opposé au renflouement des banques par les Etats pendant la crise. Pour quelle raison ?

La décision des gouvernements d'intervenir a été prise sous la pression des circonstances et a beaucoup choqué les citoyens. Cette réaction des gouvernement a créé une atmosphère d'incertitude. Nous faisons partie d'une société qui vit selon certaines règles et ces règles ne devraient pas être changées en cours de partie. Quand Fannie Mae and Freddie Mac se sont déclarés en faillite, l'intervention du gouvernement n'était pas attendue. Leur renflouement a créé un manque de clarté. Comme dans le foot, le marché financier a besoin d'un arbitre qui renforce les règles et qui est respecté par les joueurs ; la victoire devrait être remportée par celui qui le mérite.

On vous doit le célèbre indice immobilier Case Shiller. Comment va évoluer ce secteur selon vous ?

"Aux Etats-Unis, les prix immobiliers ont chuté d'un tiers. En France, la bulle n'a pas encore éclaté."

Nous avons traversé une bulle spéculative de l'immobilier énorme. Aux Etats-Unis, les prix ont chuté d'environ un tiers, et même plus en valeur réelle, depuis leur pic en 2006. En France,la bulle n'a pas encore éclaté. Le marché immobilier est devenu particulièrement spéculatif récemment et je ne peux donc pas faire de prédictions. Les prix peuvent fortement augmenter comme fortement chuter. Ce qui est important aujourd'hui pour les ménages, c'est de parvenir à maîtriser les risques. Le moyen le plus simple est de louer plutôt que de systématiquement acheter et de diversifier les investissements, plutôt que de concentrer ses économies dans des prêts hypothécaires. Le problème aux Etats-Unis est que les ménages ont emprunté jusqu'à 90% des sommes nécessaires pour devenir propriétaires. Résultat, au moins 10 millions de foyers possèdent des emprunts hypothécaires qui valent davantage que leur bien immobilier. Pour éviter cette situation dans l'avenir, je suggère un emprunt hypothécaire évolutif, c'est-à-dire dont le montant restant à rembourser diminue mécaniquement si l'économie s'effondre, afin d'éviter que le taux d'endettement de l'emprunteur n'explose.

Enfin, que vous inspire le récent scandale de la manipulation du Libor ?

Ce scandale a été rendu possible car le Libor a été mal conçu. Les banques déclarent les taux auxquels elles prêtent mais ne fournissent aucun document à l'appui de leur déclaration. Le Libor est produit par la British Bankers' Association, non par l'Etat, il n'est donc pas contrôlé. C'est quelque chose qui peut être corrigé par la régulation.

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