Le business de la téléconsultation médicale débarque en France

Malgré une réglementation contraignante, le succès de la télémédecine à l'étranger aiguise les appétits dans l'Hexagone.

Teladoc aux Etats-Unis, Babylon ou Push Doctor au Royaume-Uni, TonDocteur en Suisse, MeeDoc en Finlande… Des plateformes de téléconsultation médicale fleurissent depuis plusieurs années dans le monde entier. Introductions en bourse réussies et levées de fonds auprès d'investisseurs renommés ponctuent le secteur. Mais en France, aucun acteur n'est encore fortement implanté.

La téléconsultation est pourtant autorisée dans l'Hexagone… Mais elle est régulée par un décret qui oblige à obtenir un agrément auprès des agences régionales de santé pour pouvoir la proposer. Un processus lourd et long. "Dix-huit mois environ", explique Séverine Grégoire, à l'origine du site de téléconseil MesDocteurs, qui est en train de monter un dossier pour se lancer.

La distinction entre téléconseil et télémédecine (qui inclut notamment la téléconsultation), ténue, permet aux acteurs de s'introduire sans agrément sur un créneau quelque peu similaire, en proposant aux internautes de poser des questions à des médecins en ligne. "Nous nous lançons d'abord sur le téléconseil pour une question de time-to-market, explique Séverine Grégoire, mais à terme nous proposerons des consultations par vidéo."

Les téléconsultations non remboursées

Outre l'agrément, "deux aspects freinent le développement du secteur en France, souligne Vincent Varlet, président du think-tank LeLabSanté. D'abord, le système monopolistique de la sécurité sociale qui définit le financement et le remboursement des consultations. Ensuite, la perception des usagers, qui considèrent qu'ils ne doivent rien débourser pour la santé." En effet, même autorisées par l'ARS et la CNIL, les téléconsultations ne rentrent pas dans les nomenclatures de la CNAM et ne sont donc pour l'instant pas remboursées par la sécurité sociale.

La régulation a créé un appel d'air pour une "ubérisation de la santé"

Malgré le retard français, des initiatives commencent à voir le jour. "Puisque la téléconsultation prise en charge par la sécurité sociale et intégrée au parcours de soin a pris du retard, regrette Jacques Lucas, vice-président du Conseil National de l'Ordre des médecins, cela a créé un appel d'air pour un phénomène d'ubérisation de la santé, et des sociétés commencent à le proposer en dehors du parcours de soin."

En juin 2015, AXA a mis le pied dans la porte en lançant un service de téléconsultation pour les salariés assurés. S'ils ne peuvent joindre leur médecin traitant pour une raison ou une autre, ils ont la possibilité d'appeler un professionnel de santé pour une consultation à toute heure et même se faire délivrer des ordonnances si nécessaire. Un million de bénéficiaires ont accès au service, dont 33 000 collaborateurs d'AXA. La société MédecinDirect, qui propose des offres de téléconseil en btobtoc à des entreprises ou des mutuelles, a introduit également des services de téléconsultations dans certaines régions.

32% des Français y sont prêts

"Aujourd'hui, 2% seulement des Français ont déjà procédé à une vidéo consultation avec un médecin ou une infirmière, peut-on lire dans l'étude du Pôle interministériel de prospective et d'anticipation des mutations économiques (Pipame) publiée début février." Mais la demande est bien là.  Le Pipame reconnaît que la téléconsultation "se révèle particulièrement adaptée pour les patients dont la mobilité est réduite" et "a également un potentiel de développement fort dans les spécialités peu répandues sur le territoire, comme l'addictologie." Surtout, l'étude révèle que 63% des Français souhaitent pouvoir échanger par email de manière sécurisée avec un professionnel de santé et 32% déclarent qu'ils accepteraient de faire une téléconsultation.

Difficile d'évaluer la taille du marché car les services existants sont encore peu matures. La manière dont les clients les utiliseront n'est pas encore claire. "A priori, les téléconsultations ne devraient pas remplacer les consultations physiques mais venir en complément, pour de petites urgences ou pour les patients isolés", explique Vincent Varlet.

Au Royaume-Uni, la start-up Babylon est partie du constat selon lequel "un Britannique sur cinq ne peut pas voir son médecin traitant quand il en a besoin". Ali Parsa, CEO, compte sur ce vivier pour séduire avec son offre de téléconsultations médicales sur abonnement ou au "pay as you go". Son service revendique 350 000 utilisateurs contre 10 000 il y a un an. Il gagne entre 500 et 1 000 patients chaque jour et assure que 9 consultations sur 10 permettent de résoudre leur problème sans passer par une consultation physique.

Les objets connectés faciliteront le développement de la télémédecine

Preuve que la question est brûlante en France également, l'Ordre des médecins vient de remettre un rapport au ministère de la Santé sur l'ubérisation de la santé qui aborde le problème. S'il recommande que le cadre réglementaire soit assoupli pour qu'un médecin traitant puisse effectuer des téléconsultations avec ses patients et être rémunéré dans le cadre de la sécurité sociale, le CNOM demande parallèlement que les offres privées, comme celles des assureurs ou de sites de téléconseils, soient réglementées. "Nous voulons examiner les contrats passés entre les médecins de l'Ordre et les sociétés intermédiaires", assure Jacques Lucas, qui reconnaît tout de même qu'il serait "illusoire" de vouloir interdire ce type d'offres.

D'autant que le développement de nouvelles technologies va inéluctablement pousser au développement de la télémédecine. Celui des objets connectés, d'abord. "Les patients, notamment ceux atteints de maladies chroniques ou les personnes âgées, pourront mesurer eux-mêmes certaines variables qui seront transmises à leur médecin pour éviter une rencontre physique", explique Vincent Varlet.

Le machine-learning pour aller plus loin

Au Royaume-Uni, Babylon voit encore plus loin. "Notre rôle n'est pas seulement de connecter le patient à un médecin pour une consultation, assure son CEO. Ce que nous voulons, outre rendre la consultation accessible à tous, c'est améliorer sa précision grâce à la technologie et au machine-learning." La start-up a d'ailleurs ouvert son capital aux cofondateurs de Deepmind, le spécialiste de l'intelligence artificielle racheté 500 millions de dollars par Google en 2014… qui vient d'annoncer se lancer dans l'e-santé.

"Au Royaume-Uni, une consultation sur 8 se solde par un mauvais diagnostic. 75% des personnes en prison souffrent d'une maladie mentale qui n'a pas été détectée. 15 personnes se suicident chaque jour sans que cela n'ait pu être repéré par un médecin", énumère Ali Parsa. Grâce au machine-learning, il veut parvenir à créer une plateforme capable d'aider les médecins à mieux diagnostiquer ou détecter des maladies ou troubles psychologiques avant même qu'ils ne se déclenchent. "Les médecins ne peuvent pas être infaillibles et connaître tous les derniers développements de la santé. Le machine learning peut au contraire apprendre au fur et à mesure des téléconsultations, avec des données anonymisées, pour rassembler un énorme savoir et aider au diagnostic."

La start-up, qui met en place de lourds investissements pour y parvenir, n'est pas encore rentable "et ne le sera pas avant un bon moment", mais elle enregistre 20 à 30% de croissance par mois, assure son CEO. Présent aux Etats-Unis et en Irlande, Babylon va s'installer dans des pays d'Afrique de l'est pour y démocratiser l'accès à la médecine. Avant de se lancer en France, en revanche, Ali Parsa veut attendre d'avoir développé les services basés sur l'intelligence artificielle pour proposer un offre allant au-delà de la simple téléconsultation. D'ici là, les acteurs français tenteront d'évangéliser le marché.

 

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