IBM, Google… Pourquoi ils aspirent les données de santé

Les data de santé sont un enjeu capital pour les géants tech dont le savoir-faire algorithmique peut révolutionner le diagnostic et le traitement.

Le marché gigantesque de l'e-santé - 308 milliards de dollars dans le monde d'ici 2022 selon Grand View Research, sera principalement catalysé par l'analyse de la santé du patient. Autrement dit, le potentiel du marché repose dans les mains des acteurs qui sauront capter les données puis les traiter en y apposant une couche d'intelligence. En première ligne, bien sûr, les mastodontes du secteur tech, qui travaillent tous plus ou moins ouvertement sur le sujet.

Deux d'entre eux ont pris une avance considérable : IBM et Google. "Ce sont des aspirateurs de données sans équivalents. On a besoin d'eux pour intégrer de l'intelligence dans les dispositifs de santé", justifie Christoph Lorieux, CEO de l'éditeur de logiciels de santé Santech.

Grâce à son moteur de recherche, Google dispose d'informations précieuses sur les patients dans le monde entier. "Par exemple, c'est l'acteur le plus à même de dire où la grippe se développe et de provoquer des alertes sanitaires en observant les recherches effectuées sur la pathologie, note Sébastien Briois, directeur associé du cabinet Acsantis. Google peut prédire les phénomènes épidémiologiques." Les bases de données et la capacité algorithmique de Google en font un acteur de premier plan de l'analyse dans le secteur de la santé (lire : "Le plan de Google pour devenir un géant mondial de la santé", du 29/03/16).

Watson a racheté plus de 215 millions de profils patients

De son côté, la déclinaison e-santé du logiciel d'intelligence artificielle d'IBM, Watson, a renforcé ses capacités en rachetant en février pour 2,6 milliards de dollars la société Truven Health Analytics et en récupérant son énorme base de données : pas moins de 215 millions de profils patients, ainsi que des informations sur des centaines de cliniciens, épidémiologistes, consultants de santé… "L'objectif est de créer des systèmes experts qui seront utilisés par les acteurs de la santé pour les aider à la décision médicale et au diagnostic, analyse Alix Pradère, associée fondatrice du cabinet de conseil en stratégie dédiée aux acteurs de la santé Opusline. C'est une activité logique pour IBM, dans la continuité de son savoir-faire."

Si Google et IBM font - et de loin - la course en tête, ils ne sont pas les seuls à s'intéresser à nos données de santé. "Tous les GAFAM travaillent sur le sujet, même s'ils sont parfois plus discrets, car ils savent que le marché va devenir énorme", assure Lionel Reichardt, expert e-santé. Rien d'étonnant donc si Microsoft a lancé en 2007 HealthVault, un carnet de santé personnel, sans qu'il ne rencontre le succès escompté, ou si le constructeur développe des bracelets connectés qui recueillent des données d'activité. Amazon, qui vend des médicaments aux Etats-Unis, dispose de son côté de données précieuses sur la consommation. "Ces données peuvent par exemple intéresser le marketing du médicament", explique Sébastien Briois.

Apple ne cache pas non plus ses ambitions dans la santé, même si pour l'instant, le géant est à la traîne sur le volet du traitement de la donnée (lire : "e-Santé : comment l'offensive d'Apple a fait pschitt", du 12/02/16). L'application Health et la plateforme Healthkit sont destinées à devenir des outils pour la recherche médicale et le suivi des patients, à entendre les dirigeants du constructeur. Mais pour l'instant, la marque n'en a pas les capacités et a préféré s'allier à IBM en lui fournissant les données issues de son ResearchKit pour que Watson les analyse. "Apple est avant tout un acteur hardware qui cherche à créer de l'usage avec ses applications de santé", note Alix Pradère. Un bon collecteur de données, donc, mais pas un acteur de l'analyse Big Data en santé.

Avec son expertise dans l'intelligence artificielle, Facebook pourrait avoir sa place

Seuls des acteurs dont le cœur de métier repose sur l'analyse et l'algorithme pourront apporter les systèmes experts nécessaires au traitement de la donnée de santé. En faisant de l'intelligence artificielle l'un de ses axes forts de recherche, Facebook pourrait être en bonne place pour devenir un acteur important du secteur, même si ce n'est pas un axe stratégique affiché par le réseau social. "Les données n'ont aucun intérêt en tant que telles et nous aurons besoin d'algorithmes pour les transformer de manière intelligente, analyse Lionel Reichardt. Or Facebook a une vraie ambition dans l'intelligence artificielle et quelques signes montrent son incursion dans le secteur de la santé: le lancement d'un algorithme pour détecter la grippe, l'annonce du développement d'applications de santé sur l'Oculus Rift… Sans compter que 7,5% des conversations sur Facebook sont liées à la santé et que cela peut devenir une source de données importante pour le secteur."

Des données, mais pour faire quoi ? Ces acteurs agiront probablement avant tout sur l'aide au diagnostic. Watson, par exemple, commercialise déjà son logiciel d'aide au diagnostic et propose des traitements grâce à des algorithmes analysant des milliers de dossiers de patients. Mais la plateforme d'IBM vend aussi des "clinical mapping", c'est-à-dire la recherche de candidats pour des tests cliniques. De son côté, Google annonce clairement travailler sur l'identification de signaux faibles, notamment dans le génome, pour détecter des maladies plus rapidement.

De quoi faire peur aux acteurs traditionnels de la santé ? "Non, car il va y avoir convergence plus que concurrence", assure Lionel Reichardt. Ces mastodontes qui possèdent nos données de santé vont constituer un nouveau maillon sur la chaîne de valeur du marché de la santé. "Ils vont s'agréger aux acteurs historiques comme les laboratoires", note l'expert e-santé. Le joint-venture entre Sanofi et Google, qui proposera des services dans le management et le traitement du diabète et qui a été approuvé par la Commission européenne en février, montre déjà la voie…

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IBM / Google