Banalisation de l'Open Source, bonne nouvelle ?

Il n'est pratiquement plus une entreprise dont une part du système d'information ne soit construit avec des composants et solutions Open Source. Est-ce la consécration ? Oui, d'une certaine manière. Est-ce la fin de l'histoire ? Certainement pas.

L'Open Source continue de monter en puissance, et il n'est pratiquement plus une entreprise dont une part du système d'information ne soit construit avec des composants et solutions Open Source.   L'Open Source est partout, et tous les acteurs se disent désormais Open Source.  Les anglo-saxons disent « Open Source is going mainstream », c'est à dire, en quelque sorte, entre dans la normalité, voire même devient le standard.  Est-ce la consécration ?  Oui, d'une certaine manière.  Est-ce la fin de l'histoire ?  Certainement pas. 

On peut analyser cette banalisation de l'Open Source sous plusieurs angles.  

Le plus positif, bien sûr, concerne les entreprises adoptant l'Open Source : pour une grande majorité de clients, de DSI, quelle que soit la taille d'entreprise ou son secteur d'activité, les solutions Open Source sont désormais pleinement acceptées, et leurs bénéfices parfaitement appréciés.  C'est énorme.   La banalisation ici, est bien une forme de consécration.  Que de chemin parcouru !

Du côté des prestataires, ce marché florissant a évidemment attiré du monde, au-delà des experts initiaux. Dans les années 95-2000, les SSII généralistes avaient clairement raté la première vague du Web, laissant le marché aux "web agencies" de l'époque.   A partir de 2000, les généralistes s'y étaient finalement lancés.   "Le web, c'est devenu banal, tout le monde fait du Web, vive le Web, nous aussi nous pouvons être experts en Web".  Le Web s'est généralisé, certes, mais pas réellement banalisé, de sorte qu'aujourd'hui encore on compte très peu de grands sites de l'Internet réalisé par ces généralistes.   Même scénario dans l'Open Source, 10 ans plus tard. "Tout le monde fait de l'Open Source, vive l'Open Source, nous aussi nous voici experts en Open Source », c'est le nouveau cri de guerre des SSII généralistes.   Mais ici aussi, généralisation ne veut pas forcément dire banalisation, car l'offre Open Source est trop dense et foisonnante, et bouge trop vite pour ces grands acteurs.   Il leur reste à comprendre que l'Open Source n'est pas une technologie, mais plutôt une manière d'aborder la technologie.

Pourtant, même si elle ne réussit qu'à moitié, la banalisation côté prestataire est plutôt une bonne chose.   Elle élargit l'offre de services, aide à convaincre les DSI encore hésitantes, et peut ouvrir de nouvelles portes aux solutions Open Source.

Une certaine forme de banalisation est liée tout simplement au prix.   Dans les années 90, les produits Open Source étaient majoritairement issus de fondations ou de communautés, et donc gratuits. La gratuité était alors tellement associée à l'Open Source qu'elle en était devenue pour certains une caractéristique implicite.   A tel point qu'il a fallu expliquer, rabâcher presque, que Libre ne voulait pas dire gratuit.

Petit à petit, à partir des années 2000, les éditeurs Open Source commerciaux sont montés en puissance, et ont adopté des modèles économiques divers, basés sur le support pur ou sur un support associé à des versions spéciales entreprises, rendant l'usage le plus souvent payant.   Pour ceux qui ne se souciaient pas de la liberté de modifier les programmes, ou de leurs autres qualités uniques, l'Open Source non gratuit est une forme un peu décevante de banalisation.

La banalisation et l'oubli du sens : une grande menace qui pèse sur l'Open Source

Dans ce domaine, les éditeurs qui réussissent sont ceux qui ont réellement compris les spécificités de l'Open Source, ceux qui savent s'appuyer sur des communautés pour, au minimum, environner leur produit d'un foisonnement d'extensions, ceux qui sont nés dans le berceau de l'Open Source, et portent un minimum de croyances.

Mais aux côtés de ceux-ci, on voit apparaître aussi de l'Open Source de pur opportunisme.   Des éditeurs venus du propriétaire, parfois en difficulté sur leur marché, et qui se disent un jour "bon, s'il faut être Open Source maintenant pour arriver à vendre, alors nous aussi on est Open Source.  Comme tout le monde, finalement.  Si vous me dites que je vais pouvoir faire payer autant...  je n'ai pas de problème avec l'Open Source.  Surtout si la version qui marche réellement, celle que les gens installeront vraiment, n'est justement pas sous licence Open Source."    Bref, pour ceux-là, la banalisation c'est le paradis.  Un peu artificiel.

On est partagé devant ces acteurs nouveaux venus.  D'un côté, il faut malgré tout qu'une version au moins de leur produit soit sous une licence Open Source, le plus souvent GPL.  Même modeste, c'est toujours une contribution appréciable au patrimoine logiciel disponible pour tous, y compris pour d'éventuels forks.   Et puis, d'une  manière plus large, l'essor phénoménal de l'Open Source commercial a fait naître une typologie de programmes qui n'auraient pas pu voir le jour dans l'Open Source communautaire ou de fondations.  

Le fait qu'une majorité des utilisateurs de leur produit soient sous une licence non Open Source n'est pas un problème en soi.  Ils reçoivent un support de qualité, et ils financent un développement dynamique du produit.   Non, le regret n'est pas au plan économique, ni même éthique, mais plutôt dans le domaine sémantique:  le sens des mots s'estompe doucement, se perd parfois.  C'est le côté sombre de la banalisation.

Or justement, un danger plus grave encore est la banalisation orchestrée par les acteurs du monde propriétaire.   Car de ce côté, c'est une vraie stratégie d'étouffement qui est à l'œuvre.   Dans les années 90 déjà, on avait donné un nom à cette stratégie déployée par Microsoft principalement :  "Embrace, Extend, Extinguish", Adopter, Étendre, Éteindre.  A l'époque, il s'agissait des standards de l'Internet.  Plutôt que de combattre les standards dominants, la stratégie consiste à les adopter, puis les étendre, c'est-à-dire ajouter des possibilités et des paramètres, puis finalement les éteindre, c'est-à-dire que le standard au final n'en est plus un, il a été pourri par une multitude d'implémentations divergentes.

La même stratégie est à l'œuvre aujourd'hui concernant l'Open Source.   Microsoft a créé une (relative) surprise en étant bien en vue au salon Solutions Linux.   Quoi ?  Microsoft ne combat plus l'Open Source ?  Oui, vous avez compris, désormais Microsoft "embrasse" l'Open Source.   La banalisation est donc actée : si maintenant Microsoft fait de l'Open Source, c'est vraiment que l'Open Source serait devenu aussi transparent que l'air que nous respirons:  vital si l'on veut, omniprésent sans doutes, mais surtout oublié.  On est passé au stade "extend":  puisque tout est plus ou moins Open Source, le concept même se perd dans la banalité.   Mais l'air que nous respirons s'appauvrit peu à peu en oxygène.  L'étape finale est l'extinction:  tout le monde est gentil, c'est merveilleux, mais c'est donc que gentil ne veut plus rien dire.

Les pères fondateurs s'étaient attachés à définir avec précision ce que voulaient dire les mots "Logiciel Libre"  (les 4 libertés) ou "Open Source" (les 10 conditions).  Ils avaient senti certainement qu'il y avait un danger dans le flou, que si l'on pouvait se dire "plus ou moins Open Source", alors tout le monde allait arborer cette étoffe vaporeuse, et l'on risquait de ne plus savoir de quoi on parle.  C'est un peu ce qui se passe aujourd'hui.

A cet égard, il ne fait aucun doute que la banalisation, et l'oubli du sens, est la seconde grande menace qui pèse sur l'Open Source aujourd'hui, juste après le Saas, et l'oubli du programme.

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