Big Data ou l'injonction paradoxale ?

Limites à la croissance ? Entreprises, économies, nations et individus sont frappés d’injonction paradoxale. Alors, on attend le salut avec Big Data. Mais il ne vient pas. Et si le Big Data était un problème mal posé ?

Une de mes chroniques a eu un succès inattendu. A tel point que des amis perdus de vue depuis des années m’ont retrouvé grâce à elle. Elle parle « d’injonction paradoxale ». L’injonction paradoxale est une banalité psychologique. Gregory Bateson pensait qu’on lui devait la schizophrénie.

Être pris dans une injonction paradoxale c’est être soumis à des contraintes contradictoires. L’une consciente, l’autre non. En anglais on dit « double bind ». C’est parce qu’il y a de l’inconscient qu’il y a danger : on s’épuise à nager contre un courant que l’on ignore. Les injonctions paradoxales sont partout. Si tu ne fais pas tes devoirs, tu n’auras pas de dessert dit la mère à son fils. L’injonction paradoxale fait obéir quelqu’un à vos désirs sans sollicitation de son libre arbitre.

Et si le succès de mon billet n’était pas le fait d’un hasard heureux ? Et si nous vivions tous en injonction paradoxale ? Voilà la question que je me pose. Vous pensez Brexit ? Pas besoin d’aller aussi loin. Retardé, retardé, annulé disent les panneaux. Mon déménagement en banlieue m’a fait voir le délabrement de la SNCF. Il paraît que le train Paris le Havre était plus rapide dans les années 30 que maintenant. Ruinée par le TGV, la SNCF n’a plus de ressources pour faire son travail ? Et VW ? Hier c’était Deutschland Uber alles. Une histoire de normes qu’elle ne peut satisfaire, et Kaput. Et toute l’industrie automobile est dans le même sac. Fabriquer en composite est impératif, mais on n’arrive pas à le faire efficacement. Par exemple.

Faut-il chercher une cause commune à tout ceci ? Que nous soyons Etats, actionnaires, consommateurs ou citoyens, nos exigences n’en finissent pas de croître. Or, l’économie, elle, est à genoux. Injonction paradoxale généralisée.

Big Data ou le paradoxe au carré

Rien n’est plus paradoxal, d’ailleurs, que Big Data. Car on attend de Big Data qu’il nous sorte de notre injonction paradoxale ; qu’il redonne de la performance aux entreprises. Elles multiplient donc les « Proofs of Concept ». Qu’obtiennent-elles ? Encore plus de schizophrénie. Car le Big Data fait se rencontrer deux lames de fond. Depuis peu l’entreprise a l’obsession de la réduction de ses temps de décision. Elle n’en peut plus des experts et des consultants. Or, le Big Data, c’est des boîtes noires qui demandent des « data scientists » ayant des compétences sans précédent et un discours abscons.

Vive l’intelligence augmentée ?

Sables mouvants ? L’injonction paradoxale résulte d’un problème mal posé. Le nôtre l’était déjà dans les années 80, quand j’étudiais l’intelligence artificielle. C’était une mode formidable. On avait dû mal interpréter les idées d’Herbert Simon, l’inventeur du terme. On pensait que nos machines liquideraient l’homme. Eh bien, ce qui a marché, c’est la réalité virtuelle. On parlerait « d’intelligence augmentée » aujourd’hui. L’intelligence augmentée, c’est donner des échasses au génie humain.

« Turn data into insights » disent les Anglo-saxons. Voilà ce que l’on attend de Big Data. Qu’il stimule notre créativité. Qu’il nous permette de prendre des décisions sur nos jambes. Vite et bien. Sans intermédiaire. Et ce, que l’on ait la responsabilité d’une nation, ou du réglage d’une machine. L’injonction paradoxale a son antidote ?

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