Paris vs. Berlin : peut-on comparer ces deux écosystèmes Internet ?

Berlin n'est pas représentatif de l'Allemagne, mais incarne désormais un symbole incontournable dans l'industrie Internet. Les Berlinois sont d'excellents communicants, qui ont su trouver et prouver leur valeur ajoutée face aux Américains. Auraient-ils des choses à nous apprendre ?

Quiconque évoque Berlin est toujours tenté par deux facilités : soit se demander si c'est une nouvelle Silicon Valley, soit faire une comparaison simpliste avec Paris ou Londres, pour produire un classement parfois niaiseux. Tâchons donc d'éviter ces écueils.

D'abord, sortir des clichés : pas de Silicon Valley en Europe

La capitale allemande fait du bruit, mais ne sera jamais une "Silicon Valley" car même si elle est très étendue, ce n'est pas une grande région rassemblant à la fois villes, universités, grands groupes, investisseurs, etc.
Relevons d'ailleurs qu'accoler "Silicon" à un autre mot est avant tout une question de communication : la "Silicon Allee" (Berlin) ou le "Silicon Sentier" (Paris) ne sont que des formules symboliques, peu en phase avec la réalité. Seul Israël, avec sa "Silicon Wadi", pourrait prétendre avoir un réel écosystème internet, bâti à une échelle régionale.
Pour l'anecdote, notons que dans le cadre du Grand Paris, la France aurait encore un projet présenté comme "Silicon," sur le plateau de Saclay. Cependant, nos politiciens feraient bien mieux de réanimer leur projet "Silicon" méditerranéen : Sophia Antipolis s'essouffle et ne s'est jamais illustrée dans l'histoire récente du web et des start-up. Quel dommage, le potentiel est pourtant énorme.

Les dérives des comparaisons : Paris vs. Londres vs. Berlin vs...

Les comparaisons donnent quant à elles lieu à des clichés affligeants : certains s'intéressent au "nombre de startups par ville". Cela signifierait que la quantité primerait sur la qualité : le "tech hub" de l'Europe pourrait ainsi être la ville avec le plus d'applications sans utilisateurs...
Plus généralement, lorsque l'on souhaite référencer les startups, il faut commencer par définir le terme. La définition poussiéreuse - "une entreprise qui a un site internet" - parasite encore trop souvent les esprits. N'oublions jamais que Startup = croissance.

Il est donc très hasardeux de se lancer dans des comparaisons mal ficelées : elles ont souvent pour but de faire croire qu'un simple copier-coller suffirait à résoudre tous les problèmes. S'extirper de ce préjugé n'est pas simple, puisque les politiques adorent parsemer leurs discours de "regardez le modèle de xxx pays" etc. (à une époque, on nous parlait même de "modèle irlandais" ou "espagnol"...).

Un critère symbolique intéressant : le rayonnement international des incubateurs

J'ai dû faire le test une bonne cinquantaine de fois : seul Le Camping jouit d'une renommée européenne. Le tout jeune "The Family" est en passe d'obtenir une telle reconnaissance hors de France, et ce n'est a priori pas un hasard puisque l'un des co-fondateurs n'est autre que Alice Zagury, ancienne Manager du Camping, qui avait justement su y insuffler cette dimension internationale, avec des moyens limités. The Family réseaute en Europe et conforte cette image en annonçant même une levée, avec un fonds d'envergure : Index. Tiens, d'ailleurs, en écrivant ces lignes, je tombe sur un filet consacré à The Family dans Libération. Ils communiquent. CQFD.

D'autres incubateurs français naviguent en Europe, mais en termes de perception depuis l'étranger, ils n'existent pas. Cela explique en partie pourquoi lorsque l'on parle de "Tech Hub" européen sur les grands sites de news, Londres, Berlin ou Stockholm sont mentionnés, mais jamais Paris. Notre capitale n'est pas perçue comme un coeur d'activité de l'industrie internet, alors qu'elle l'est. L'entrepreneur français du web patriote pourra soit s'agacer ou nier, soit se questionner. Choisissons la deuxième option.

Les incubateurs berlinois : l'amorçage par Rocket Internet

Au début des années 2000, pendant que les Français tergiversaient sur un potentiel copier-coller du "modèle Allemand" à la France toute entière, des entrepreneurs d'Outre-Rhin se sont eux lancés dans le copier-coller de "business models". Beaucoup plus pragmatique et très lucratif. Alando fut un ainsi un eBay allemand qui permit en partie de financer les autres succès de RocketInternet, aussi appelée "l'usine à cloner". Le copycat eCommerce fut vendu $50M à eBay, six mois après le lancement.

L'idéal startup y avait perdu le côté "créativité - artiste" cher aux entrepreneurs, puisque le but était de reproduire quasi au pixel près, tous les grands sites américains. Après eBay il y eût des copies de Groupon, Airbnb, etc. J'entends les contradicteurs de ce modèle et de ses dérives, mais évitons le déni de réalité. Faudrait-il garder les marchés locaux au chaud, en attendant que les "made in USA" arrivent ? Non. Si oui, à quel titre franchement ?

Prendre conscience des atouts européens : exécuter de l'internationalisation

La force de Rocket fut d'exporter un savoir faire très pointu et somme toute, très européen : "bâtir du local de façon globale". Les américains ont beaucoup plus de mal avec ce modèle, ils partent de chez eux, grapillent par défaut sur les zones anglophones, puis improvisent pour envahir les autres marchés. À moins que la technologie du produit (e.g. Google...) ou un effet réseau (e.g. Facebook...) ne garantisse un avantage concurrentiel, l'internationalisation à l'américaine passe souvent par des rachats et des partenariats stratégiques coûteux, selon ce qui se trouve en chemin. Cela peut se révéler hasardeux.
Le dernier exemple en date est fab.com, qui avait massivement investi en Allemagne pour contrer un clone Rocket. Efficace, peut-être, mais catastrophique sur tous les plans au final : une fois la mini-guerre finie, le e-commerçant a revu sa stratégie pour se recentrer sur les USA, en supprimant une centaine de postes à Berlin. Pensons aussi à Groupon, qui a brûlé beaucoup de cash pour racheter les copycats de Rocket, plutôt que développer sa propre base client (oh oui le cours de l'action vient de faire +20% ($1,8), mais bon comme le cours de l'IPO était à $20...). Buy VS build...

Bâtir une entreprise "globale" mais "proche des clients" est un challenge plus évident pour les Européens, habitués à la fragmentation des marchés et des cultures. Le besoin est aussi prégnant : depuis le vieux continent, impossible de devenir leader en se cantonnant à son propre pays. Il faut penser au-delà, dès le premier jour.
Chez Mailjet le site avait été mis à disposition en 4 langues dès les 6 premiers mois, avec des équipes disséminées dans plusieurs pays. Les États-Unis sont ainsi vite devenus notre second marché, et nous avons des clients dans 129 pays. Je prends cet exemple car je le connais, mais il y en a d'autres.

95 % des articles mentionnant Rocket Internet ne gardent que l'aspect "méchant copieur". Néanmoins, c'est l'entreprise européenne qui a géré la quasi entière internationalisation de Groupon, y compris en Asie. Les frères Samwer ont amorcé la construction de l'écosytème berlinois et se sont révélés inégalables en exécution, même les plus grands détracteurs le reconnaissent.
Le modèle des copycats berlinois ne parle pas aux entrepreneurs puristes, attachés à leur créativité. Par contre, les esprits comptables ont vite reçu le message : "l'incubateur" est vite apparu comme un modèle solide et profitable. Les investisseurs se sont donc lancés. Et le système a pu s'institutionnaliser et... évoluer.

La génération post-Rocket : Hitfox (Startup Studio), The Factory (co-working)...

Les usines à clones de Berlin semblent avoir servi de rampe de lancement. Dernièrement, on peut ainsi relever l'émergence d'un HitFox Group : cet incubateur en partie issu de Team Europe, se bâtit autour d'un nouveau modèle très proche du "Startup Studio" style eFounders (Bruxelles). Le nombre de projets est en effet restreint et se limite à un thème précis : le gaming (chez eFounders, c'est le SaaS). Hitfox tente ainsi de s'échapper du copycat, pour devenir un vrai leader global, sur un thème particulier.
Un de leurs projets, Applift a ainsi levé $13M en juin 2013, très peu de temps après le lancement.
Cet argent finance une internationalisation réelle et immédiate : bureaux à Berlin, Paris, San Francisco et Séoul, avec dans les quatre cas, une forte présence de l'équipe des fondateurs. Cette approche locale couplée à une ambition globale est je pense bien européenne.
The Factory est un autre symbole de la vigueur berlinoise : un projet immobilier "tech" de 8,500 m2 au coeur de Berlin. Derrière l'initiative, un excellent mix de leaders locaux post-Rocket (SoundCloud, 6Wunderkinder...), globaux (Mozilla, Google...), d'investisseurs (JMES) et de plus petites structures. L'objectif est d'avoir une approche "Campus". Les moyens sont là, la volonté de structurer aussi : l'écosystème mûrit.

Le débarquement des grands groupes allemands

Paris n'a pas connu ces machines de guerre du copypasta : cela explique en partie la non- implication de nos grands groupes, qui n'ont pas eu la possibilité de se faire aguicher par des tableaux Excel made in Rocket, distillant des profits juteux.
Il y a un an, je rapportais que Deutsche Telekom lançait un accélérateur et un incubateur : Hub:raum. Chez Axel Springer, un département stratégique venait d'être créé et dans les mois qui suivirent, l'accélérateur Plug'n Play fut lancé. Prosieben a suivi le mouvement en début d'année 2013. Et puis encore d'autres : des opticiens, Coca-Cola, etc. Au point que l'on se demande s'il n'y pas là une dérive.

Il est encore trop tôt pour parler de succès ou d'échec, mais l'initiative est bien là : les conditions offertes aux startups sont avantageuses, et même si quelques critiques fusent de temps à autre, les grands groupes jouissent d'une bonne réputation dans la sphère tech. Cela ne semble pas être le cas en France, pourtant ces relations sont clés.
Les mastodontes berlinois sont devenus agiles et prennent mille mesures pour se prémunir de toute sclérose ; ils créent des startups à startups au sein de leur organisation, et se mêlent à l'écosystème : partenariat avec le co-working Betahaus bureaux en dehors du siège, rachat d'événements tech, etc. Bref, ils agissent avec bon sens, sont bien sûr critiqués mais en cas d'échec, ils auront néanmoins essayé. Surtout : leur cash et leurs événements nourrissent le mouvement.

Les grands groupes français, ces grands absents

De notre côté, la SNCF a quelques initiatives intéressantes autour de l'Open Data, mais les possibilités restent limitées car ils souhaitent par exemple éviter que les statistiques des retards sortent de leur giron. De plus, cela se limite au "hackathon". SFR chapeaute les Innovation Datings, mais l'initiative reste confidentielle. Quant à Orange, une recherche Google m'apprend qu'ils ont lancé une structure réservée aux start up... basée aux États-Unis : aller concurrencer les plus gros accélérateurs du monde, voici qui semble contre-intuitif, non ? Pendant ce temps, les programmes d'accélération américains envahissent Paris et drainent les talents locaux. Renault a lancé une initiative, mais qui est au courant ? Seul Fullsix semble avoir une approche intéressante, avec Paris tient bien sûr tête à Berlin, mais ce n'est pas à proprement parler un "grand groupe".

Encore une manifestation du "French Self Bashing ?"

Le cas Orange est symbolique : je n'en avais pas connaissance en commençant à écrire ce papier, mais il traduit un état d'esprit. Nous Français avons souvent tendance à nous figurer que la solution est ailleurs. Il ne nous semble pas que le salut puisse venir de l'intérieur ; d'où le fait que tant de jeunes talents partent. D'où le fait que l'on soit toujours occupé à pointer du doigt, pour chicaner et tergiverser. Dommage. Pour se rassurer, la fiscalité française est présentée comme cause d'émigration : c'est faux, la plupart des jeunes quittant le pays ne payent pas encore d'impôts, ils fuient un état d'esprit à chambouler.

Berlin, la puissance de la communication

La comparaison Paris-Berlin illustre donc l'importance de la communication. Cette capitale semble beaucoup plus "hot" qu'elle ne l'est vraiment ; les Allemands ont activé un effet buzz qui permet à la prophétie de s'auto-réaliser. L'acte performatif par excellence. Comme l'image fait rêver, tout le monde veut y aller.
S'il manque des talents au niveau local, il est donc très facile de les faire venir ; Berlin est über sexy. De l'excellent développeur tchèque au MBA de Harvard, nombreux sont ceux qui cèdent à la tentation de venir s'installer, dès qu'un recruteur décroche son téléphone. Des hordes de Français, d'Américains ou d'Espagnols très qualifiés débarquent même à l'improviste en se disant qu'ils trouveront bien quelque chose à faire. Impressionnant.
Paris tient bien sûr tête à Berlin dans les classements, lorsque l'on s'intéresse aux aspects financiers. Mais en termes d'image, les Allemands gagnent haut la main. À l'ouest, Londres gagne sur la com... et les chiffres. Nous Français voyons souvent la communication comme "du vent déguisé en courant d'air". Nous n'avons pas tort, mais n'oublions jamais qu'un courant d'air peut ouvrir en grand des portes, qui sans cela demeureraient juste entrebâillées.

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