Refonder la santé par le numérique : faire de l'infrastructure un bien commun
En critiquant le DMP, le Dossier Médical Partagé, les professionnels dénoncent un outil chronophage, peu intégré aux logiciels métiers et faiblement consulté en situation de soins.
Et ce, malgré les millions d’euros investis depuis près de vingt ans. Ils n’ont pas tort. Le socle de la santé actuel n’a pas été conçu pour l’ère de l’intelligence artificielle. Tant qu’il restera défaillant, l’IA médicale restera une promesse. La santé préventive, et bientôt prédictive grâce à l’IA, repose d’abord sur un socle invisible : l’infrastructure numérique qui produit, structure et rend exploitable la donnée médicale.
DMP : un outil numérique au cœur du débat médical
Le lundi 5 janvier 2026, de nombreux médecins libéraux ont fermé leurs cabinets, souhaitant ainsi peser sur les arbitrages liés au budget de la Sécurité sociale pour 2026. Un bras de fer intervenu dans un contexte où l’accès aux soins est déjà fragilisé par les épidémies hivernales. Le Dossier médical partagé, devenu Mon espace santé, est l’un des points épineux de ce conflit larvé. Le DMP repose largement sur une alimentation administrative incitative, voire obligatoire dans certains cadres, et soutenue par des financements publics spécifiques. Les professionnels dénoncent un outil chronophage, peu intégré aux logiciels métiers et faiblement consulté en situation de soins, malgré les millions d’euros investis depuis près de vingt ans (1)(3). Autrement dit, remplir un dossier ne suffit pas à produire une donnée exploitable.
Du dossier isolé au parcours de soin intégré
En vérité, reconstruire la santé numérique grâce à l’IA ne consiste pas à empiler des outils ni à collecter, stocker et accumuler. Une donnée transmise tardivement, résumée, non comparable entre établissements, perd l’essentiel de sa valeur médicale, scientifique et économique. Et une IA nourrie de données fragmentées fabrique au mieux des résultats médiocres, au pire des décisions biaisées. Le débat a trop longtemps été confisqué par une approche documentaire fondée sur la logique de « dématérialisation » chère aux années 1990-2000 et dans laquelle le dossier patient numérique était conçu comme un réceptacle. La Cour des comptes le souligne clairement : malgré une montée en charge incontestable des services numériques de santé, les conditions de réussite - qualité des données, usages réels, gouvernance, articulation avec les pratiques de soins - restent difficiles à réunir à l’échelle du système (1).
L’infrastructure comme condition de l’innovation numérique
L’IA médicale impose des exigences concrètes : structuration dès la production, continuité dans le temps, référentiels communs, traçabilité, sécurité. Une approche qui implique de traiter l’infrastructure numérique comme une politique industrielle à part entière : un socle conçu pour durer, interopérable, capable d’absorber des usages cliniques réels, pas seulement des indicateurs de volumétrie. La France a engagé des financements majeurs avec le Ségur du numérique en santé. Près de deux milliards d’euros ont été mobilisés pour accélérer le partage et l’exploitation des données (3)(4). Mais l’enjeu n’est plus seulement budgétaire. Il est architectural. Sans cohérence d’ensemble, l’empilement de solutions accentue la complexité, alourdit les charges pour les soignants et fragilise la promesse initiale.
L’Europe seule ne suffira pas
L’Espace européen des données de santé (EHDS) crée un cadre commun pour l’accès et l’échange de données de santé électroniques au sein de l’Union (5). Il constitue une avancée nécessaire pour la continuité des soins et certains usages transfrontaliers. Mais il ne remplacera pas la refondation des infrastructures nationales. La médecine prédictive ne se construira pas depuis un « hub » européen si, à la base, les systèmes de soins produisent une donnée inégale, peu standardisée et difficilement gouvernable.
Le modèle suédois montre la voie
En Suède, pays modèle dans ce domaine, les registres nationaux de qualité structurent le suivi des parcours et des résultats cliniques, avec une logique assumée de comparaison et d’amélioration continue. Le pays s’appuie aujourd’hui sur 108 registres nationaux de qualité couvrant l’ensemble des grandes pathologies (6). L’intérêt n’est pas d’ériger un modèle en totem, mais de rappeler un principe simple : quand la donnée est organisée, comparable et suivie dans le temps, elle devient un instrument de pilotage - donc de qualité, donc d’efficience. Cette approche facilite aussi le développement du pilotage par les résultats, qui progresse dans plusieurs pays européens à travers les indicateurs rapportés par les patients (PROMs), désormais reconnus comme un levier clé d’amélioration des soins (7).
Données et IA : l’importance de l’adhésion des citoyens
Dernier point, et il est décisif : le citoyen ne peut pas être le grand absent de cette reconstruction. Les services numériques de santé progressent - plus de 17 millions de personnes ont déjà utilisé Mon espace santé, selon l’Assurance maladie (2). Mais l’acceptabilité ne se décrète pas. Elle repose sur des règles lisibles : transparence des usages, sécurité, droits effectifs, gouvernance compréhensible. Dans un système qui appelle à une intelligence collective fondée sur la donnée, exclure le citoyen du débat serait une erreur stratégique. Sans confiance, il n’y a ni circulation de la donnée, ni progrès collectif.
Reconstruire la santé numérique est un projet structurel, collectif et de long terme. L’intelligence artificielle médicale n’en est pas le point de départ, mais l’aboutissement. Tant que l’infrastructure restera pensée comme un empilement d’outils et de dossiers, la santé prédictive restera hors de portée. Faire de cette infrastructure un bien commun - au sens de socle partagé, gouverné et auditable - est la condition pour transformer enfin la promesse technologique en progrès réel pour les patients.
Sources
1. Mon espace santé : des conditions de réussite encore à réunir - Cour des comptes- 29 mai 2024
https://www.ccomptes.fr/sites/default/files/2024-05/20240529-Ralfss-2024-Mon-espace-sante.pdf
2. Mon espace santé a 3 ans : 97 % des Français ont un profil, plus de 17 millions l’ont déjà utilisé - Assurance maladie - 31 janvier 2025
https://www.assurance-maladie.ameli.fr/presse/2025-01-31-cp-mon-espace-sante-trois-ans
3. Le Ségur du numérique en santé - ARS Hauts-de-France - 21 novembre 2024
https://www.hauts-de-france.ars.sante.fr/segur-du-numerique-en-sante-0
4. Ségur du numérique en santé - financement à l’équipement - Agence de services et de paiement - mise à jour 24 juillet 2025
https://www.asp.gouv.fr/aides/segur-du-numerique-en-sante-financement-lequipement
5. Règlement (UE) 2025/327 relatif à l’Espace européen des données de santé - EUR-Lex - JOUE, 5 mars 2025
https://eur-lex.europa.eu/eli/reg/2025/327/oj?locale=fr
6. National Quality Registries in Sweden - Biobank Sverige - 21 février 2025
https://biobanksverige.se/en/research/national-registers-and-quality-registers/
7. Guides d’utilisation des PROMs en pratique clinique courante - Haute Autorité de Santé - 20 mars 2024
Tribune co-signée par Loic Brotons, CEO de Galeon, et Matthieu Gueniffey, Directeur Général de Galeon