Lehman Brothers, 18 ans après : la France n'a pas vécu le début d'une crise, mais sa bascule
Le 15 septembre 2008, Lehman Brothers déposait le bilan. Dix-huit ans plus tard, cette date continue de faire office de repère universel : celui du " début " de la crise financière mondiale.
Lehman Brothers, 18 ans après : la France n'a pas vécu le début d'une crise, mais sa bascule
Le 15 septembre 2008, Lehman Brothers déposait le bilan. Dix-huit ans plus tard, cette date continue de faire office de repère universel : celui du "début" de la crise financière mondiale. C'est un raccourci commode, mais, vu de la France, c'est un raccourci trompeur. Que s’est-il passé concrètement ? La France en ressent-elle encore les effets, et quels sont les enseignements tirés de cette crise ?
Un tournant, pas un point de départ
La crise financière n'a pas commencé le 15 septembre 2008. Elle couvait depuis plus d'un an, depuis les premières secousses du marché des subprimes américain à l'été 2007, la chute de Northern Rock au Royaume-Uni, puis le sauvetage de Bear Stearns au printemps 2008. Ce que la faillite de Lehman a produit, ce n'est pas l'origine du choc, mais sa transformation : un problème jusque-là circonscrit à certains segments du système financier est devenu, en quelques jours, une crise systémique, capable de se propager à une vitesse inédite à l'ensemble de l'économie réelle. C'est cette bascule-là que la France a vécue de plein fouet, et c'est elle qu'il faut regarder pour comprendre ce que Lehman a réellement changé.
Pas de Lehman français, mais un choc bien réel
La France n'a pas connu l'effondrement d'un établissement bancaire comparable à Lehman Brothers. Aucune grande banque nationale n'a fait faillite. Il serait pourtant erroné d'en conclure que le pays a été épargné. Dans les jours qui ont suivi le 15 septembre, le marché interbancaire s'est purement et simplement figé : les banques ont cessé de se prêter entre elles, par méfiance généralisée sur la solidité de leurs contreparties. L'accès au financement s'est brutalement dégradé pour les établissements comme pour les entreprises.
Face à ce risque d'assèchement du crédit, l'État français est intervenu massivement. Un dispositif de garanties pouvant atteindre 360 milliards d'euros a été mis en place pour sécuriser le refinancement des banques, complété par des opérations de recapitalisation. Point plus rarement rappelé : la France a dû participer, aux côtés de la Belgique et du Luxembourg, au sauvetage de Dexia, la preuve que même sans "Lehman français", la fragilité du système bancaire national était bien réelle.
Une récession d'une brutalité inédite depuis 1945
Ce qui frappe le plus rétrospectivement, c'est la vitesse à laquelle le choc financier s'est diffusé à l'économie réelle. En 2009, le PIB français s'est contracté de 2,6 %, la récession la plus sévère que le pays ait connue depuis la Seconde Guerre mondiale. La production industrielle a chuté de plus de 12 %, l'investissement des entreprises s'est effondré, et les exportations ont reculé d'environ 12 %. En quelques mois seulement, une crise financière américaine était devenue une crise industrielle et sociale française.
Un basculement durable de la politique économique
Au-delà du choc conjoncturel, 2008 a amorcé un tournant dans la conduite de la politique économique. L'État est devenu un acteur central du soutien au système financier. Son poids dans l’économie s’est accru, les dépenses publiques atteignant 58 % du PIB. Les banques centrales, de leur côté, sont entrées dans un régime monétaire beaucoup plus interventionniste, dont on mesure aujourd'hui encore les effets. Cette séquence a ensuite directement nourri la crise des dettes souveraines de la zone euro, ouvrant une longue période de taux d'intérêt très bas et de transformations profondes du secteur bancaire européen (recapitalisations, consolidation, renforcement réglementaire)
La France paie-t-elle encore la note aujourd'hui ?
Dix-huit ans après, la réponse est oui, au moins en partie. La dette publique française, qui avoisinait 64 % du PIB avant la crise, a franchi la barre des 115 % du PIB fin 2025, pour un déficit annuel de 5,1 %. Cette trajectoire ne s'explique pas par le seul épisode Lehman (la crise des dettes souveraines, le Covid, puis le choc énergétique ont chacun ajouté leur strate) mais 2008 en est le point d'inflexion : c'est à partir de cette date que l'État est devenu assureur en dernier ressort du système financier, puis de l'activité économique, un rôle qu'il n'a jamais totalement abandonné depuis.
Les taux bas des années 2010 en ont longtemps masqué le coût ; leur remontée depuis 2022 le rend aujourd'hui bien plus visible dans le budget de l'État. Dix-huit ans après, il est donc temps de corriger le récit : Lehman n'est pas le point zéro d'une crise née un matin de septembre à New York, mais le moment où un choc extérieur s'est transformé, pour la France, en crise systémique. Une crise dont le pays porte encore l'héritage budgétaire, et dont la vraie leçon est de mieux se préparer au prochain choc, en sachant qu'il couve probablement déjà, ailleurs, avant que son "Lehman" ne le rende visible à tous.