Pourquoi les ESN sont accusées de saboter la souveraineté numérique

Pourquoi les ESN sont accusées de saboter la souveraineté numérique Les entreprises de services du numérique (ESN) sont accusées de privilégier les éditeurs extra-européens malgré une demande croissante de solutions souveraines.

Les entreprises de services du numérique (ESN) freinent la souveraineté numérique. C'est, en tout cas, ce que pensent de plus en plus d'acteurs de la cybersécurité française. Une ESN, comme Cap Gemini ou Sopra Steria, est une entreprise qui fournit des prestations de conseil et de développement de technologies de l'information à d'autres entreprises. Elle agit comme un intermédiaire entre des éditeurs de solutions numériques et ses clients chez qui elle les déploie. "Les ESN sont perçues comme l'informaticien de confiance pour de nombreuses organisations comme les collectivités locales ou les hôpitaux, qui se tournent vers elles pour installer des solutions", précise Jean-Noël de Galzain, président d'Hexatrust, un groupement d'entreprises de cybersécurité françaises et européennes.

Problème : elles préfèrent proposer à leurs clients le déploiement de solutions américano-israéliennes plutôt qu'européennes, selon les partisans de la souveraineté numérique. Ceux-ci voient en elles des "chevaux de Troie des solutions américaines, et c'est une idée que je partage", précise Philippe Latombe. Le député Modem spécialiste des questions de cybersécurité pense que les ESN doivent conformer leur offre à une demande croissante de solutions souveraines : "elles n'auront pas d'autre choix". Et il est loin d'être le seul.

A l'instar d'autres éditeurs souverains, Olivier Lambert, PDG de Vates, une entreprise française de solutions de virtualisation, évoque même "la fin d'un cycle pour les ESN". Pas étonnant quand on sait que 79% des organisations "pensent que la souveraineté est un critère de choix qui prendra de plus en plus d'importance à l'avenir", selon le baromètre de la souveraineté numérique 2025 d'Hexatrust. Ce baromètre se base sur les réponses de 96 directeurs des systèmes d'information (DSI) et responsables de la sécurité des systèmes d'information (RSSI).

Le confort américain plutôt que le risque souverain

"Je ne pense pas qu'il y ait une mauvaise intention de la part des ESN. C'est du business. Leurs clients leur versent de l'argent pour la fourniture d'une étude, pour commander des solutions, et donc il vaut mieux que ces solutions fonctionnent. Quand l'ESN a le choix entre une solution américaine largement déployée, qui n'a pas posé de problème, et une solution française plus jeune et moins déployée, elle n'hésite pas : elle propose la solution américaine qui rassure son client et qui lui garantit une prochaine mission", affirme Alain Bouillé, délégué général du Club des experts de la sécurité de l'information et du numérique (Cesin).

A cela s'ajoute "la grande difficulté qu'a l'industrie française et européenne du numérique à convaincre et faire en sorte de devenir le partenaire technologique de choix des ESN", précise Jean-Noël de Galzain. "Les éditeurs américains déploient des campagnes de marketing agressives. Ils sont donc positionnés comme les leaders du marché. Quand une ESN veut répondre au besoin d'un client, elle consulte le Gartner et observe qu'il y a peu de solutions européennes et encore moins françaises qui y sont référencées. Les clients aussi regardent les solutions référencées chez les analystes. Les intégrateurs expliquent donc qu'ils déploient des solutions américaines parce que leurs clients préfèrent ces solutions".

"C'est un cercle vicieux qui met de côté les solutions alternatives et souveraines pour ne pas prendre de risques vis-à-vis de leurs clients", estime Olivier Lambert. "C'est une véritable machine infernale : les ESN ne proposent pas de solutions françaises car elles ne les ont pas vues fonctionner. Mais tant qu'elles ne les proposent pas elles ne les verront pas fonctionner ! Je pense qu'il faut donc une prise de risque de la part des ESN", affirme Alain Bouillé.

Si les ESN sont réticentes à intégrer des solutions souveraines chez certains de leurs clients, c'est aussi parce que celles-ci ne sont souvent pas accompagnées d'une assistance universelle 24/7. Or une multinationale qui possède des filiales dans plusieurs continents souhaite une telle assistance. Alain Bouillé balaie cet argument d'un revers de main : "C'est toujours pareil ! Si la solution n'est pas achetée, elle ne se développera jamais à l'étranger !".

Cependant, "un changement est en cours" en la matière, estime Gérôme Billois, associé chez Wavestone, un cabinet de conseil qui collabore avec des ESN. Selon lui, une telle assistance sera de moins en moins une nécessité pour les grands comptes : "Le sujet du risque géopolitique et de la dépendance numérique croît fortement en importance. Les clients vont de plus en plus vouloir des solutions autonomes en fonction des différentes régions dans lesquelles ils sont implantés. Donc la nécessité d'avoir des acteurs globaux avec un support 24/7 sera moins importante".

Une défiance en guise d'avertissement

Pour adopter des solutions souveraines, certaines organisations, d'habitude clientes des ESN, n'hésitent désormais plus à recourir à des consultants indépendants. C'est le cas du département de la Charente. Son administrateur de base de données, Jérôme Barret, a fait appel à Ouissam Rochdi, un consultant IT libéral passé par des ESN. Suite aux conseils de ce dernier, il a remplacé le logiciel de virtualisation de l'éditeur américain VMware par la solution de virtualisation open-source du fournisseur français Vates.

"Actuellement, beaucoup de clients s'intéressent aux solutions open source, car elles sont moins chères que les solutions américaines. Les ESN sont donc en train de constater que des clients souhaitent être accompagnés par des indépendants comme moi. Il y a même des clients qui court-circuitent tout intermédiaire comme les ESN pour rencontrer directement l'éditeur", affirme Ouissam Rochdi.

Olivier Lambert constate aussi cette volonté de la part de plus en plus de clients de s'affranchir des ESN pour se fournir directement auprès du fournisseur. Selon lui, les ESN ont prospéré en raison de la complexité des processus d'achat de solutions. "Aux Etats-Unis, le client se fournit directement auprès de l'éditeur. En France, les processus d'achat sont tellement complexes qu'ils ont été externalisés à des ESN, chargés de fournir tout le travail nécessaire pour les réaliser. (…) Mais, aujourd'hui, une nouvelle génération propose des solutions alternatives de manière beaucoup plus flexible, comme le fait Ouissam. Il n'y a pas 50 documents à tamponner et tout est beaucoup plus agile. Les ESN ont intérêt à aller vers cette agilité".

"Aujourd'hui, les ESN doivent se réinventer. Au niveau des collectivités locales, je pense que l'année 2026 va les bousculer : les solutions et compétences vont être cherchées ailleurs. Bien qu'elles soient gages de stabilité, si les ESN ne prennent pas le tournant, certaines vont se retrouver en difficulté. Si elles veulent rester compétitives, il va falloir qu'elles se bougent", conclut Jérôme Barret.