"J'ai revendu de la drogue et des armes grâce aux réseaux criminels du dark web"
Pour mieux comprendre les business du dark web, je voulais discuter avec un membre du milieu. Après de nombreux appels à témoignages infructueux, un contact m'a parlé de TLJ, un ancien revendeur d'armes et de drogues repenti. Pendant plusieurs semaines, j'ai cherché comment le joindre. Jusqu'à ce que je réussisse à trouver son compte Telegram. Je lui ai proposé une interview qu'il a rapidement acceptée, après m'avoir précisé qu'il avait décliné toutes les propositions de journalistes jusqu'à présent. A 30 ans, TLJ est désormais influenceur Tik Tok pour sensibiliser les plus jeunes aux dangers du web. Dissimulé derrière une cagoule et un pseudonyme, personne ne connait sa véritable identité.
JDN. Pourquoi avez-vous rejoint les pires réseaux criminels du dark web ?
TLJ. J'ai commencé à vendre de la drogue quand j'étais mineur. Mais plus mon activité prenait de l'ampleur, plus elle devenait risquée. La ville où je vendais de la drogue était sujette aux règlements de compte. Concurrencer certains réseaux bien implantés pouvait coûter cher. Je voulais donc gagner en discrétion et éviter les canaux traditionnels. Je suis donc allé sur le dark web pour me fournir plus discrètement et pour moins cher.
Comment êtes-vous parvenu à vous introduire dans les réseaux de drogue du dark web ?
Je suis allé sur certains forums. Sur l'un d'eux, j'ai remarqué un internaute qui avait l'air d'être un bon connaisseur. Plus tard, au fur et à mesure des discussions, j'ai su qu'il s'agissait d'un Allemand. Il vendait de la drogue sur des marketplaces du dark web. Je l'ai contacté via la messagerie privée du forum pour qu'il m'indique les meilleures marketplaces en la matière. Il m'a conseillé d'aller sur Dream Market.
Sur quel forum l'avez-vous rencontré ?
Je préfère ne pas le dire. Il traitait de sujets en tous genres. Il était sale et trash. C'était un repère de personnes complètement dégénérées. Il contenait une section dédiée aux stupéfiants, ce qui m'intéressait. Il contenait aussi une section sur la pédophilie. Je suis d'ailleurs tombé sans le vouloir sur une vidéo qui m'a littéralement choqué...
Quand vous arrivez sur Dream Market, vous êtes donc conquis par le business model.
Tout à fait. Quand j'arrive sur Dream Market, je remarque que la plateforme contient beaucoup d'avis de clients, contrairement à d'autres marketplaces. Jusque-là, je n'étais tombé que sur des plateformes qui ressemblaient à des arnaques. Cette fois, il ne s'agissait pas d'une arnaque. Dream Market contenait un mode escrow qui permet de ne libérer les fonds au vendeur de la marchandise que si l'acheteur confirme qu'il l'a bien reçue et qu'elle est conforme. J'ai commandé de la drogue pour la première fois sur le dark web via cette plateforme. La commande a été passée auprès de l'Allemand et je l'ai bien reçue. C'est grâce à cette plateforme que j'ai développé un réseau pour obtenir de la drogue en grosse quantité et la revendre.
Existe-t-il beaucoup d'arnaques sur le dark web ?
Sur le dark web, la majorité des plateformes sont des arnaques. Quand un néophyte veut se procurer de la drogue, des armes, ou d'autres produits, son premier réflexe est souvent d'aller sur Hidden Wiki. Il s'agit d'une page web qui recense de nombreux liens vers des sites du dark web. Mais ces sites sont très souvent frauduleux. Au début de mon aventure sur le dark web, je me suis fait avoir par ces arnaques, notamment par l'exit scam…
Qu'est-ce que c'est ?
Il s'agit d'une escroquerie où une marketplace décide de bannir tous les revendeurs de drogue. Il ne reste donc plus que les acheteurs. Mais toutes leurs dépenses vont vers le portefeuille des administrateurs. Cela dure en général quelques semaines jusqu'à ce que les acheteurs se rendent compte de l'arnaque. Des plateformes autrefois fiables comme Apollon ou Empire ont pratiqué l'exit scam. J'ai perdu à peu près 30 000 euros à cause de l'exit scam d'Apollon… Sur le dark web, c'est la loi de la jungle. Pour y monter un business, il faut des relations de confiance.
Avez-vous tissé des relations de confiance dans ces réseaux criminels ?
Oui, avec des propriétaires d'un laboratoire de drogues allemand. Je les ai rencontrés sur Dream Market, puis on a poursuivi nos échanges via une messagerie chiffrée. J'ai collaboré avec eux pendant plusieurs années. Entre nous, la confiance s'est instaurée au fur et à mesure que je leur achetais de la drogue que je revendais. Puis, un jour, ils m'ont proposé de visiter leur laboratoire, en Allemagne.
Etes-vous allé visiter ce laboratoire de drogue ?
Oui. Il faut bien comprendre qu'à ce moment-là, je jouissais d'un sentiment de toute-puissance. Cela arrive souvent quand on fréquente de tels réseaux. Au début, on est craintif, puis la peur se dissipe. On a l'impression qu'on ne se fera jamais prendre. Je suis donc allé à leur rencontre, dans une grande ville allemande. J'ai attendu pendant trente minutes à une terrasse de café qu'il m'avait indiquée. Il prenait son temps pour vérifier que j'étais bien seul. J'avais très peur de les rencontrer. Pendant le trajet en voiture, jusqu'au laboratoire, j'étais vraiment inquiet.
Une fois dans le laboratoire, comment cela se passe ?
Les producteurs de drogue étaient âgés d'une quarantaine d'années et ressemblaient à des pères de famille tout à fait normaux. Mais je sentais que c'était le genre de gars avec lesquels il ne faut pas plaisanter. Je n'y suis resté qu'une journée. Ils m'ont permis de conserver mon téléphone. Je leur posais surtout des questions sur la synthétisation de la drogue MDMA. C'était la drogue que je leur achetais le plus. Je m'étais en effet associé avec d'autres gars, dans la vie réelle, et nous souhaitions produire de la MDMA plutôt que d'en acheter. C'est la première fois de ma vie que j'ai pu observer des cristaux de LSD. C'est impressionnant.
Vous êtes-vous introduit dans d'autres réseaux criminels que celui des drogues ?
Oui, j'ai aussi fréquenté le réseau des armes. Je me sentais en danger à cause de mon business de drogue. Des vendeurs de cocaïne auxquels on faisait concurrence nous avaient menacés. Lors d'un faux deal, qui était en fait une embuscade, on a fini dans une voiture, dans un parking souterrain, avec un flingue sur la gueule. Nous avons donc cessé de vendre de la cocaïne. Je me suis alors procuré des armes grâce au dark web et j'en ai revendu. C'est l'Allemand qui m'a introduit dans le réseau des armes. Presque toutes les marketplaces d'armes sont des arnaques. On se les procure uniquement grâce au bouche-à-oreille du dark web.