François Sillion (Uber) "Nous ouvrons un centre de R&D à Paris pour préparer le déploiement d'Uber Air"

Le premier centre de recherche d'Uber hors d'Amérique du Nord sera focalisé sur l'intelligence artificielle et le transport aérien. Son directeur dévoile sa feuille de route.

JDN. Uber annonce ce 17 janvier l'ouverture de son centre de R&D à Paris,  le premier hors d'Amérique du Nord, et votre nomination pour le diriger. Ce centre a pris ses quartiers dans les locaux d'Uber, où il occupe un étage entier. Parlez-nous de votre parcours.

François Sillion est le directeur de l'Advanced technologies centre in Paris (ACTP), le centre de R&D parisien d'Uber. © Uber

François Sillion. Je suis un chercheur français. Je suis notamment passé par l'Inria et le CNRS en France, ainsi que Cornell et le MIT aux Etats-Unis. Mes spécialités sont la synthèse d'image et la vision par ordinateur, des domaines dans lesquels l'intelligence artificielle a permis des avancées majeures. Ces dix dernières années, je me suis orienté vers le management de la recherche, en dirigeant le centre de recherche de l'Inria à Grenoble, avant de devenir directeur national de l'Inria, puis son PDG par interim l'année dernière. J'ai aussi coordonné le volet recherche et enseignement supérieur du rapport Villani pour l'intelligence artificielle, rendu en mars 2018.

Sur quels sujets travaillerez-vous en priorité ?

Il faut se rendre compte qu'un centre de recherche travaille à une échéance de quelques années. Notre centre est spécialisé dans tout ce qui a trait à la mobilité, en particulier aérienne. Car Uber prépare deux premiers déploiements d'Uber Air, un service de transport par drones (aéronefs à décollage et atterrissage verticaux, ou VTOL, Ndlr), à Dallas et Los Angeles en 2023. Notre mission est de regarder ce que l'IA peut apporter à ces services innovants.

Quels problèmes rencontre Uber dans le développement de son service de mobilité aérienne, et comment allez-vous l'aider à les résoudre ?

Nous allons utiliser la vision par ordinateur et le machine learning pour développer des modélisations mathématiques sous formes de graph. Cela nous permettra d'optimiser des procédés ou de proposer de nouvelles solutions à des problèmes complexes avec énormément de variables.

D'abord, les véhicules seront électriques. Nous allons travailler sur l'optimisation de l'usage des batteries, qui dépendent d'un très grand nombre de paramètres, comme l'état et la durée de charge, le nombre de passagers transportés… Un autre gros sujet est la gestion des trajectoires de tous les appareils volant sur le réseau, ainsi que ceux évoluant dans le reste de l'espace aérien. Le but est d'éviter des collisions et d'anticiper d'éventuelles congestions. Nous nous intéresserons aussi aux systèmes de pilotage automatique des VTOL. Il nous faudra également réfléchir à la manière d'intégrer différents modes de transport, de la trottinette à l'aérien en passant par le VTC, sur une même plateforme. D'autant qu'avec le VTOL, il y aura une question de dernier kilomètre à régler puisque ces engins ne viendront pas se poser en bas de chez vous.

Combien de chercheurs allez-vous recruter ?

Nous commençons les recrutements en ce moment afin de nous mettre au travail dès que nous aurons constitué des équipes. Nous sommes à la recherche de profils assez spécialisés dans l'IA qui sont très prisés. Sur le nombre, nous verrons en fonctions des besoins, mais je ne me fixe pas d'objectif. En tout cas l'investissement qui servira principalement à recruter est là : 20 millions d'euros sur cinq ans. Nous allons à la fois embaucher des chercheurs à plein temps et travailler avec d'autres de manière associée, en partenariat avec leur labo de recherche.

Pourront-ils publier librement ?

Nos recherches n'ont pas vocation à rester secrètes. Elles se feront dans un modèle ouvert avec publication et partage des résultats. Si on veut convaincre les chercheurs, il faut les laisser publier, sinon ils s'enfuient en courant. Les entreprises attractives dans la recherche l'ont très bien compris. Cela ne nous empêchera pas pour autant de déposer des brevets et de diffuser ces innovations dans les produits d'Uber.

Pourquoi avoir choisi la France et Paris pour installer ce centre, à part pour bénéficier du crédit impôt recherche ?

La plupart des entreprises qui ouvrent des centres de recherche en France ne sont même pas au courant de l'existence de ce crédit d'impôt. Il s'agit du premier centre que nous lançons hors d'Amérique du Nord et nous étions dans l'optique de l'implanter en Europe. Il se trouve que la recherche en France sur les sujets d'intelligence artificielle, mais aussi aéronautiques, est en pointe au niveau mondial. La dynamique dans l'IA est spectaculaire : il y a non seulement un pool de chercheurs disponibles, mais aussi une bonne capacité à en former davantage grâce à l'excellence des formations de mathématiques et d'ingénieurs en France.

Est-ce compliqué de convaincre le monde académique français de s'allier à un géant américain, a fortiori Uber qui traîne quelques casseroles ?

La recherche est ouverte au niveau mondial : les chercheurs ne regardent pas si une entreprise est américaine ou chinoise. Je suis un chercheur académique, j'ai travaillé dans des labos universitaires français, mais je suis aussi allé à l'étranger, au MIT ou chez Microsoft. Cela fait bien longtemps que les chercheurs ne diabolisent plus les entreprises. Ce qui compte pour un chercheur, c'est d'avoir un impact. Ils veulent travailler dans un environnement avec un souffle et une ambition. Les entreprises américaines sont bien positionnées sur ces sujets. Uber a aussi une image d'innovation et de disruption qui peut attirer les chercheurs.

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