T+1 : l'Europe face à une transformation post-trade d'une ampleur inédite

Finastra

Le passage de l'Europe à T+1 va bouleverser le post-trade : délais compressés, risques accrus, systèmes legacy sous tension. L'automatisation devient un enjeu critique pour les acteurs de marché.

Avec près de 30 dépositaires centraux (CSD), plusieurs fuseaux horaires, des devises différentes et des pratiques nationales hétérogènes, l’Europe aborde la transition vers le règlement-livraison en un jour ouvré (T+1) dans un environnement beaucoup plus complexe que les États-Unis. Prévue pour octobre 2027, cette évolution réduit le cycle de règlement à quelques heures seulement entre l’exécution d’une transaction et son traitement par un CSD. Selon une étude de Swift Institute les établissements européens disposeront en réalité de près de 80 % de temps en moins pour finaliser une transaction, en raison des écarts horaires et des consolidations transfrontalières. 

Ce contexte fait de T+1 non pas une simple réduction de délai, mais une transformation structurelle du post-trade européen. 

Un cycle plus court, mais un impact opérationnel sous-estimé 

L’objectif de T+1 est clair : réduire les risques de contrepartie, fluidifier la liquidité et accélérer la rotation du capital. Mais l’impact opérationnel est souvent sous-estimé. Avec un délai aussi court, la moindre lenteur dans la confirmation, l’affirmation ou le financement peut provoquer un échec de règlement, immédiatement sanctionné dans le cadre du régime CSDR. 

Dans un environnement où les écarts se mesurent en heures, les processus encore manuels ou les traitements batch de fin de journée deviennent des sources de risque majeures. L’automatisation et la modernisation des systèmes existants pour tendre vers le temps réel n’est plus une option, mais une nécessité.  

Le retard d’automatisation, principal point faible de l’Europe 

L’expérience américaine est instructive. Avant la transition, le taux de confirmation le jour même (Same-Day Affirmation), indispensable pour tenir un cycle T+1, avoisinait 69 %. Après la bascule de mai 2024, il s’est rapproché de 95 % pour les institutions les plus automatisées, conformément au taux de 95–96 % recommandé par la DTCC. Ce bond s’explique par un usage massif de l’automatisation et de workflows capables de traiter les opérations en continu. 

En Europe, une part importante des processus reste fragmentée, semi-manuelle ou dépendante de traitements nocturnes. Dans un cycle T+1, ces pratiques deviennent difficiles à soutenir, notamment lorsque plusieurs CSD ou plusieurs systèmes internes interviennent dans un même flux. L’ESMA (European Securities and Markets Authority) le souligne dans ses travaux préparatoires : l’automatisation et le traitement intrajournalier des flux sont indispensables pour réduire les risques opérationnels. 

Des erreurs qui ne seront plus absorbables en T+1 

Certaines causes d’échec, déjà fréquentes aujourd’hui, deviendront critiques dès la mise en œuvre. Les instructions de règlement incorrectes (SSIs), par exemple, représentent une source importante de settlement fails, déjà à l’origine de plus de 20 % des échecs de règlement aujourd’hui. Avec un cycle d’un jour, le temps pour détecter puis corriger ces erreurs se réduit presque à zéro. 

La coordination entre titres, trésorerie et FX constitue un autre point de tension. Une désynchronisation entre un règlement et la disponibilité d’une devise peut générer instantanément une pénalité CSDR ou une tension de liquidité. 

Dans ce contexte, la capacité à disposer d’une vision consolidée, en temps quasi réel, de l’ensemble des flux devient déterminante. 

Automatisation et cloud : deux leviers déjà éprouvés 

Pour absorber cette complexité, deux leviers technologiques se distinguent : l’automatisation et le cloud. L’automatisation permet de réduire les interventions manuelles, d’améliorer les taux de STP et de fiabiliser le rapprochement des opérations. Le cloud, quant à lui, facilite l’interopérabilité entre des systèmes souvent hétérogènes, met à disposition des capacités de calcul extensibles et permet un accès élargi aux données en temps quasi réel. 

C’est cette combinaison – automatisation + traitement continu –, sera la clé pour réussir la transition. 

Un calendrier plus serré qu’il n’y parait  

Même si l’échéance peut sembler lointaine, le temps disponible est relativement limité. Une part significative des établissements européens n’a pas encore lancé de programme structuré, alors que la transition exigera plusieurs années de travaux : mise à niveau des systèmes, coordination avec les CSD, harmonisation entre pays, et adaptation de workflows qui n’ont parfois pas évolué depuis plus de dix ans. 

Comme l’ont montré les États-Unis, les dernières semaines avant la bascule sont décisives. Attendre trop longtemps augmente mécaniquement le risque d’incidents. 

T+1, première étape vers une finance plus immédiate 

La transition vers T+1 n’est pas seulement un exercice de conformité. Elle marque une étape vers une finance plus rapide et plus digitale. T+0, la tokenisation ou des modèles de règlement intrajournaliers pourraient constituer les prochaines évolutions. 

Les établissements qui modernisent dès aujourd’hui leur chaîne post-trade bénéficieront d’une infrastructure plus résiliente, d’une meilleure maîtrise de la liquidité et d’une plus grande agilité dans un marché en constante accélération. Ceux qui tarderont risquent de subir une montée des coûts opérationnels, des sanctions et une pression croissante sur leurs équipes. 

À l’heure où les États-Unis ont déjà franchi ce cap, la question pour l’Europe n’est plus de savoir si T+1 aura lieu, mais si son marché sera prêt pour rester compétitif dans un environnement financier global qui s’accélère.