L'Europe doit reprendre la main sur ses infrastructures financières
L'Europe doit reprendre le contrôle de ses infrastructures financières.
Dans un contexte de tensions géopolitiques croissantes, la souveraineté financière européenne s’impose désormais comme un enjeu stratégique majeur. Une part significative des infrastructures qui soutiennent le financement des entreprises, hébergement des données, systèmes de paiement, messageries financières, repose encore sur des acteurs non européens, principalement américains et britanniques.
Même lorsque ces infrastructures sont implantées en Europe, leur gouvernance reste largement soumise à des cadres réglementaires extraterritoriaux. Le cas de SWIFT, coopérative de droit belge, en est une illustration concrète : à plusieurs reprises, notamment lors des sanctions visant l’Iran ou la Russie, le réseau a dû se conformer aux exigences américaines, entraînant la suspension de flux financiers, y compris pour des acteurs européens.
Cette dépendance expose l’Europe à des risques opérationnels, juridiques et économiques, et limite sa capacité à maîtriser durablement le financement de son économie. Elle rend urgente la construction d’un cadre européen plus robuste, capable de sécuriser les infrastructures financières, de standardiser les pratiques de financement et de donner aux entreprises, en particulier aux PME, les moyens de rester compétitives dans un environnement mondial en mutation rapide.
La standardisation, socle de la sécurité et de l’autonomie financière
On observe une diversification accrue des sources de financement des entreprises. Si la dette bancaire continue de croître (les crédits bancaires aux entreprises s’élevaient à 1.388 milliards d’euros en France fin mai selon la Fédération Bancaire Française, soit 2 fois plus qu’il y a 10 ans), le financement privé la rattrape très rapidement : les volumes de dette privée ont presque triplé en Europe depuis 2020 pour atteindre près de 68,7 milliards d’euros en 2024 selon le Deloitte Private Debt Tracker. Et de nouveaux modèles émergent, qu’il s’agisse de financements verticalisés par secteur d’activité ou d’approches spécialisées comme l’asset-based lending, qui mobilise des actifs immobiliers, des machines, des stocks ou des créances commerciales pour obtenir des financements.
Cette accélération du financement alternatif appelle un encadrement plus rigoureux de la part des régulateurs, une plus grande transparence et une meilleure capacité de traitement des données financières et donc de nouveaux outils, capables d’assurer en temps réel le suivi, la réconciliation de flux financiers et le respect des engagements contractuels des emprunteurs. Jamais les besoins de supervision, de reporting et de standardisation des pratiques dans les métiers du financement au niveau européen n’ont été aussi forts.
Le règlement européen DORA, entré en vigueur en janvier 2025, constitue à cet égard une étape essentielle. En renforçant la résilience opérationnelle numérique du secteur financier face au risque cyber, il consacre la volonté de l’Union de reprendre la main sur ses infrastructures technologiques et de réduire sa dépendance aux systèmes extra-européens. Ce texte marque une ambition forte : l’Europe veut redevenir maître de ses outils et de ses données tout en harmonisant les pratiques des acteurs financiers
Les fintechs françaises, catalyseurs d’une finance souveraine
Les fintechs françaises jouent un rôle décisif dans cette ambition. Elles développent par exemple des technologies capables de d’automatiser et de sécuriser le suivi des portefeuilles financiers, tout en garantissant un haut niveau de transparence et de conformité. Dans le domaine du lending B2B court terme qui connaît une accélération remarquable, leur contribution est déjà visible. Grâce à des acteurs comme Karmen, Aria, Riverbank ou Defacto, une entreprise peut désormais financer son besoin en fonds de roulement en quelques clics. Ce changement de paradigme, renforcé par l’intelligence artificielle et l’automatisation, bouleverse la chaîne du financement professionnel.
Grâce aux innovations portées par les fintechs, les progrès sont aussi majeurs dans la vérification documentaire, le KYC et le KYB ou l’onboarding client. L’impact est considérable : les prêteurs, qu’ils soient établissements bancaires, fonds de dette privée ou plateformes de crowdlending, peuvent désormais gérer un volume croissant d’opérations tout en maintenant un niveau élevé de contrôle et de qualité de service. Certaines plateformes SaaS intègrent par exemple des outils permettant aux prêteurs de détecter automatiquement des signaux faibles (irrégularités, difficultés financières) chez les emprunteurs afin d’avoir un suivi proactif de leurs portefeuilles de financement, illustrant concrètement la manière dont la technologie peut soutenir la confiance dans le système financier.
Une opportunité stratégique pour refonder la souveraineté financière européenne La standardisation des pratiques de financement et la modernisation de leur distribution aux entreprises ne sont plus de simples améliorations technologiques. Elles sont devenues essentielles pour sécuriser les financements, renforcer la compétitivité des entreprises et préserver la souveraineté économique.
L’harmonisation des formats, des contrôles et des processus utilisés pour le financement des entreprises (suivi des garanties, reporting, transmission de données) et la mise à niveau des systèmes technologiques qui les supportent (plateformes de gestion, outils de conformité et de distribution) sont désormais indispensables pour réduire les risques, améliorer la transparence et garantir l’autonomie européenne. Les fintechs françaises, par leur agilité et leur capacité d’innovation, se trouvent au cœur de cette transformation. Elles participent activement à la construction d’un système financier plus résilient, plus transparent et autonome.
C’est à travers la collaboration de l’ensemble des acteurs – régulateurs, établissements financiers, plateformes et innovateurs – que l’Europe pourra affirmer sa souveraineté financière et technologique. Cette ambition, si elle est portée collectivement, permettra de renforcer la confiance dans nos infrastructures financières, notre système bancaire, nos systèmes de paiement, qui ne pourra que bénéficier à l’économie européenne.