Le vrai chantier du paiement européen n'est pas technique, il est réglementaire
L'Europe bâtit ses propres rails de paiement, mais sans cadre commun de responsabilité. Voici pourquoi ce chantier est désormais aussi réglementaire que technique.
L'Europe a mis dix ans à décider qui contrôle ses données. Elle construit aujourd'hui ses propres rails de paiement, mais reste silencieuse sur une question plus simple : qui répond quand la chaîne casse.
En août, l'alliance EuroPA a annoncé son rapprochement avec l'Initiative européenne des paiements, EPI, propriétaire du portefeuille Wero. À terme, ce rapprochement promet de connecter 380 millions d'utilisateurs dans 15 pays européens. C'est une avancée technique, qui mérite pourtant un peu plus d'attention qu'elle n'en reçoit aujourd'hui.
En effet, au moment où l'Europe construit enfin ses propres rails de paiement, elle n'a toujours pas répondu à la question de l'interopérabilité. Qui porte la responsabilité quand l'une de ces chaînes de paiement échoue ?
Une question déjà réglée pour les données
Sur la donnée, l'Europe a tranché. Un serveur situé en France ne suffit plus à garantir quoi que ce soit. Ce qui compte, dit le RGPD depuis 2018, c'est qui héberge la donnée et qui en contrôle l'accès en dernier ressort. Cette réponse a mis des années à s'imposer, mais elle existe, est opposable, et structure aujourd'hui chaque contrat entre une entreprise et son hébergeur. Pour le paiement, cette réponse n'existe pas encore. Une licence bancaire ou un statut d'établissement de paiement détermine qui règle réellement une transaction. Mais aucun cadre commun n'organise, à l'échelle européenne, qui répond quand la chaîne casse.
Construire des rails ne suffit pas à répondre
L'objection la plus solide à ce constat consiste à dire que l'infrastructure, justement, est en train de se construire. Bizum, Bancomat et MB WAY échangent des virements transfrontaliers depuis mars 2025. Le rapprochement avec EPI et Wero élargit ce socle. Un test réussi en avril a validé le paiement en magasin d'un pays à l'autre, et un parcours transfrontalier complet reste crédible pour 2027.
Cet argument est juste, mais il répond à la mauvaise question. Ajouter des rails ne clarifie pas qui porte la responsabilité quand l'un d'eux tombe en panne, ou quand deux réseaux se renvoient la charge d'un incident. On peut multiplier les connexions techniques sans jamais avoir tranché qui répond, au bout du compte, du bon déroulement d'un paiement.
Une question réglementaire, pas seulement technique
Après plusieurs années passées à supporter la fonction réglementaire d'un groupe de paiement, je vois cette lacune de près. Les équipes techniques savent router une transaction entre deux systèmes. Elles ne peuvent rien décider, en revanche, sur la question de savoir quelle entité assume la perte en cas de défaillance. Cette décision appartient aux régulateurs, aux banques centrales et aux textes qui encadrent l'activité des prestataires de paiement.
Christine Lagarde l'a d'ailleurs formulé en ces termes en janvier, dans un discours à la Bundesbank. L'euro numérique est, selon elle, une opportunité de rendre l'Europe plus indépendante et plus résiliente. Le choix du mot compte. Une opportunité se construit par une décision, pas par une simple addition de connexions techniques.
Le sujet n'est pourtant pas inédit. Quand le paiement par carte s'est généralisé, les réseaux ont mis des années à définir qui absorbe le coût d'une fraude ou d'un litige. Ce travail a produit des règles précises : délais de contestation, partage de la preuve, répartition du remboursement entre banque émettrice et banque acquéreuse. Rien d'équivalent n'existe encore pour les nouveaux rails instantanés et transfrontaliers qui se construisent aujourd'hui en Europe.
Pour une entreprise française qui règle une partie de ses flux via plusieurs de ces rails, la question n'a rien de théorique. En cas d'incident sur une chaîne transfrontalière, elle ne sait pas toujours, avec certitude, quel texte s'applique, ni quel superviseur tranchera en cas de litige. Ce flou a un coût. Il ralentit les arbitrages internes, complique les audits de conformité, et reporte sur chaque entreprise une charge que seul un cadre commun pourrait clarifier une fois pour toutes.
Ce qui reste à trancher
Le chantier technique avance, et c'est une bonne nouvelle. Mais tant que le cadre de responsabilité n'aura pas suivi au même rythme, chaque nouvelle interconnexion ajoutera de la capacité sans ajouter de garantie. La priorité, pour les autorités européennes comme pour les acteurs du paiement, n'est plus de multiplier les rails. C'est de décider, texte à l'appui, qui répond quand l'un d'eux cède.