Les robots humanoïdes bientôt au cœur de la silver economy ?

Les robots humanoïdes bientôt au cœur de la silver economy ? Face au vieillissement de la population et à la pénurie de soignants, des robots humanoïdes investissent les établissements de santé. Mais des obstacles subsistent en vue d'un déploiement à grande échelle.

Les robots destinés à accompagner les seniors ont fait leur apparition au tournant des années 2000, avec Paro, le robot phoque japonais, ou encore Buddy, développé par l’entreprise française Blue Frog Robotics, qui mise sur des robots non anthropomorphes. Mais les progrès récents de l’IA ont ouvert la voie à une nouvelle génération de robots humanoïdes. Les Mirokaï d’Enchanted Tools, Abby d’Andromeda Robotics, le robot NEO développé par 1X, ou encore le robot japonais AIREC, suivent les traces des pionniers Pepper et NAO, développés dès la fin des années 2000 par l’entreprise française Aldebaran (NAO est aujourd’hui distribué par Maxtronics suite à un dépôt de bilan).

Le marché des robots d’assistance aux personnes âgées est déjà estimé à 3,14 milliards de dollars en 2025, selon une étude de Research and Markets. Il devrait progresser de 12,5% par an, alors qu’une personne sur six dans le monde sera âgée de plus de 65 ans en 2050, selon un rapport de l’ONU. Plusieurs obstacles devront toutefois être surmontés avant de voir ces robots massivement déployés auprès des personnes âgées.

Au service des seniors… et des soignants

Les robots Mirokaï développés par la start-up française Enchanted Tools ont déjà trouvé leur place dans plusieurs institutions. Adoptés à titre expérimental par l’AP-HP et l’Institut de Cancérologie de Montpellier, ils commencent à être déployés dans des établissements en Californie. L’APREH, spécialisée dans l’accueil des personnes en situation de handicap, en a par ailleurs commandé onze unités en janvier.

Les robots sont utilisés pour l’accompagnement de sessions de rééducation, l’animation d’activités, ou encore la stimulation cognitive. “On constate un impact réel, notamment grâce au design du robot qui apporte de la positivité, explique Samuel Benveniste, co-fondateur d’Enchanted Tools. Ce n’est pas juste de l’interaction, on est plus proche d’un maître d’hôtel. Il peut aussi bien aller chercher un verre d’eau, raconter une blague, parler d’un match de foot, proposer une activité ou accompagner quelque part”. Les Mirokaï constituent une présence rassurante, tout en étant capables de rendre de petits services.

Comme le souligne Samuel Benveniste, les robots ne sont pas destinés à remplacer les soignants. Il s’agit davantage de les assister. “Le personnel soignant est confronté à de nombreuses tâches qui les empêchent parfois de consacrer du temps à des interactions avec les patients, explique le co-fondateur d’Enchanted Tools. Par exemple, les rondes en EHPAD ou la petite logistique, comme apporter des bouteilles d’eau, des papiers, ou autres petits matériels, peuvent prendre 30% du temps du personnel soignant, alors qu’ils peuvent être réalisés par le robot”.

Les robots humanoïdes pourraient ainsi à l’avenir prendre en charge un certain nombre de tâches, du soutien émotionnel à la surveillance, en passant par la prise en charge des petits gestes et services du quotidien ou encore une aide sur la partie administrative (collecte de données, reporting…).

Les humanoïdes face à des obstacles

De nombreux obstacles devront toutefois être surmontés en vue d’un déploiement à grande échelle. Le premier est d’ordre technique: les robots manquent encore de fiabilité pour évoluer de manière autonome dans des environnements domestiques complexes. Un autre point concerne l’acceptation des robots par les patients et le personnel soignant. “C’est ce qu’on appelle la vallée de l’étrange: plus un robot ressemble à un humain, plus il peut devenir inquiétant, explique Rodolphe Hasselvander, CEO de Blue Frog Robotics. Un robot humanoïde chez soi reste encore difficile à accepter”.

La sécurité constitue un autre élément bloquant. “Un robot avec des bras, qui se déplace de manière autonome, peut représenter un risque dans un environnement domestique”, explique Rodolphe Hasselvander. Enfin, le coût des humanoïdes demeure élevé comparativement à d’autres types de robots. “Les établissements ont des moyens limités, rappelle le dirigeant. A long terme, les humanoïdes auront un rôle dans l’assistance physique, par exemple pour aider à lever des patients dans les EHPAD ou dans la logistique. Pour des fonctions d’animation ou de lien social, il est plus difficile de justifier un investissement important”.

C’est pour ces raisons que le dirigeant de Blue Frog Robotics a opté pour des robots non anthropomorphes. Mais il n’exclut pas de développer un jour des humanoïdes. Le passage à une production industrielle devrait progressivement entraîner une baisse des coûts. Et à terme, des modèles hybrides, alliant humanoïdes et robots plus spécialisés, pourraient permettre d’adresser la pénurie de soignants.

Les robots auprès des malades d’Alzheimer

La capacité des robots à susciter des interactions trouve notamment des applications dans l’accompagnement des troubles cognitifs, notamment la maladie d’Alzheimer. Celle-ci touche près de 20% des plus de 80 ans, selon des chiffres rapportés par France Alzheimer. Sophie Sakka, spécialiste de la robotique et directrice de recherche à l’INSEI, dirige un programme de recherche sur l’utilisation des robots auprès des personnes âgées atteintes de la maladie, baptisé “Rob’Zeihmer”. Il consiste à mettre les patients de l’EHPAD de l’Eglantine (Loire-Atlantique) en relation avec le robot NAO.

Les séances consistent à mettre en scène une pièce de théâtre dont l’acteur est un robot, qui raconte une histoire à partir des voix enregistrées des résidents. “Nous travaillons sur une question centrale : la redéfinition de l’identité chez les personnes atteintes d’Alzheimer, explique Sophie Sakka. En raison de la dégénérescence cognitive, elles ne sont plus les mêmes, et cela génère une profonde désorientation”.

Les résultats constatés sont encourageants. Le robot suscite la curiosité des personnes malades, leur donne le sourire et contribue à atténuer certains effets liés à l’angoisse. “Lors des représentations de la pièce de théâtre, les familles sont présentes”, explique Sophie Sakka. “Et certaines situations sont marquantes. Par exemple, une femme a reconnu son fils, alors que cela faisait deux ans qu’elle ne le reconnaissait plus. Elle était suffisamment apaisée pour que sa mémoire puisse à nouveau s’exprimer. Cela montre que la réduction de l’angoisse peut libérer certaines capacités”.

Sophie Sakka estime cependant nécessaire de faire la part des choses. “Le robot peut être ludique, attractif, intéressant, mais cela ne remplace pas la relation humaine. Les machines resteront des machines. Elles pourront nous assister, nous soulager et exécuter des tâches. Mais la socialisation restera fondamentalement humaine.”