De VivaTech à Survivatech...
La souveraineté n'est pas un thème de conférence, elle est une question de survie pour l'entreprise à partir du moment où son modèle d'IA peut être brutalement débranché depuis l'extérieur.
Vendredi 12 juin, en quelques heures, le modèle d’IA le plus avancé du marché a disparu. Pas une panne, pas un bug. La décision prise par l’administration Trump d’interdire à tout ressortissant étranger l’accès aux modèles Fable 5 et Mythos 5 d’Anthropic nous envoie un message clair : la souveraineté n’est pas un thème de conférence, elle est une question de survie pour l’entreprise à partir du moment où son modèle d’IA peut être brutalement débranché depuis l’extérieur. Cette décision est un signal d’alarme à propos de la dépendance de l’Europe aux LLM étrangers et doit inciter les responsables d’entreprises et les dirigeants politiques à mettre en œuvre des stratégies de "survivatech".
La semaine dernière, Paris a fêté les dix ans de VivaTech. Mais lorsque l’accès à l’IA peut décider de la survie d’une entreprise, l’heure n’est pas à la célébration. Aucune autre industrie n’accepterait pareille exposition. Une raffinerie qui ne s’approvisionne que chez un seul fournisseur, sans aucun stock, ne survivrait pas à la première rupture. C’est pourtant ainsi que la plupart des entreprises font aujourd’hui tourner leur IA.
Il faut d’abord sortir de la confusion : la "souveraineté" est devenue un argument de vente, des cases à cocher dans un appel d’offres pour s’assurer d’un cloud souverain ou d’un fournisseur de LLM local… En réalité, cela ne protège de rien. Une entreprise peut fort bien tout héberger localement et n’avoir aucune souveraineté opérationnelle sur son IA, si c’est quelqu’un d’autre qui l’a construite, qui la comprend et en détient les clés. Autre source de confusion : opposer les États-Unis et l’Europe, la performance et l’indépendance. Cette opposition est un leurre. Les laboratoires d’IA produisent des modèles extraordinaires, les hyperscalers ont construit des infrastructures essentielles, les clouds souverains répondent à de vrais besoins. Ce sont des partenaires et non des adversaires. Le choix auquel sont confrontées les entreprises, ce n’est pas dans quel camp se ranger. C’est préserver leur liberté de choix.
En réalité, la souveraineté opère à trois niveaux : les infrastructures (où sont-elles, qui les opèrent ?), les systèmes d’IA (qui les a construits, quel pouvoir de contrôle et de gouvernance les collaborateurs de l’entreprise ont-ils sur eux ?) et la valeur économique (qui la capture, l’entreprise ou son fournisseur d’IA ?). Ces trois niveaux de souveraineté sont naturellement dépendants les uns des autres : si l’on n’est pas libre de son infrastructure, on n’est pas libre dans la construction des modèles d’IA. Et si l’on ne peut pas les construire librement, on ne peut pas s’en approprier la valeur, on ne peut que la consommer.
Aujourd’hui, l’avantage compétitif repose sur la frugalité et la propriété de l’intelligence. Dans un contexte de cherté des coûts de traitement et de dépendance énergétique, un modèle d’IA à la bonne échelle, déployé là où l’on peut le contrôler, est plus efficace qu’un très grand modèle en location. Si l’on loue son intelligence, on court le risque que le propriétaire change les serrures pendant la nuit et d’être le dernier à le savoir. L’intelligence que produit l’IA pour l’entreprise (le raisonnement, la logique, l’expertise…) doit rester sa propriété.
La destination finale d’une stratégie IA, c’est l’optionalité. Un modèle d’IA doit être une ressource échangeable, non un mur porteur… Concrètement, la discipline tient en deux temps : prototyper sur les modèles de pointe, déployer en open source. On conçoit avec les meilleurs modèles du moment, souvent fermés, qui gardent trois à six mois d’avance, puis on bascule la production vers des modèles que l’on possède et que l’on gouverne. L’optionalité est désormais une nécessité. La souveraineté technologique et la souveraineté financière ne sont pas des combats séparés : on a besoin des deux pour atteindre le but ultime, l’indépendance intellectuelle, qui permet d’être libre de choisir ses modèles, ses fournisseurs, son infrastructure à chaque étape du déploiement de l’IA.
Voilà ce qu’une entreprise peut faire seule. Le plus difficile est collectif. Les pays qui se sentent à la traîne ne peuvent pas, chacun de leur côté, bâtir un laboratoire de pointe : l’écart de moyens est trop grand. Ils doivent unir leurs forces et mettre leurs ressources en commun pour bâtir des modèles qui leur appartiennent. La seule licence qui rende possible cette propriété partagée, c’est l’open source. Une IA "for good" appartient à tout le monde et n’est débranchable par personne. Les pays qui la construisent sont maîtres de leur survie le jour où le prochain modèle sera débranché depuis l’extérieur.