L'intelligence artificielle est-elle en train de redéfinir l'exception culturelle française ?

Kickstart

Les plateformes ont changé notre façon de voir les films. L'IA pourrait désormais transformer leur création. L'exception culturelle française est-elle prête à relever ce nouveau défi ?

Les plateformes ont révolutionné notre manière de regarder les films. L’intelligence artificielle pourrait bientôt transformer la manière dont ils sont conçus. L’exception culturelle française est-elle prête ?

Pendant des décennies, le cinéma français s’est construit autour d’une conviction simple : certaines œuvres méritent d’exister, même lorsqu’elles ne répondent pas aux seules lois du marché.

C’est toute la philosophie de l’exception culturelle française. Parce que le cinéma n’est pas un produit comme un autre. Il est un art. Il est une industrie. Mais il est surtout une manière de regarder le monde et de nous regarder nous-mêmes.

Or cet équilibre est en train de se déplacer, silencieusement mais profondément.

L’intelligence artificielle n’en est pas l’origine. Elle pourrait en devenir l’accélérateur.

Le centre de gravité du cinéma s’est déplacé

En quelques années, les plateformes américaines sont devenues les principales portes d’entrée vers les œuvres audiovisuelles.

Selon le CNC, le marché français de la vidéo représente désormais près de 2,9 milliards d’euros, dont plus de 86 % proviennent de la vidéo à la demande par abonnement. Plus de six Français sur dix utilisent aujourd’hui une plateforme de streaming.

Dans le même temps, la fréquentation des salles peine encore à retrouver durablement son niveau d’avant la pandémie.

Ces chiffres racontent bien davantage qu’une évolution des usages.

Ils traduisent un déplacement du pouvoir.

Car, dans toutes les industries culturelles, celui qui maîtrise la distribution influence progressivement la création. C’est vrai dans l’édition. C’est vrai dans la musique. C’est vrai dans les médias.

Pourquoi le cinéma y échapperait-il ?

Pendant longtemps, distribuer une œuvre relevait essentiellement de l’économie.

Aujourd’hui, nous découvrons que c’est aussi un pouvoir culturel.

Celui qui décide des œuvres qui seront vues influence, à terme, celles qui seront produites.

Quand notre manière de regarder transforme les œuvres

Il y a quelques mois, Benoît Magimel racontait que sa propre fille regardait certains films… en accéléré.

D’autres n’hésitent plus à commenter un film après n’en avoir vu que le teaser, quelques extraits sur les réseaux sociaux ou une vidéo de résumé.

Il ne s’agit ni de condamner ces nouveaux usages ni de céder à la nostalgie.

Chaque génération invente son rapport aux images.

Mais l’histoire montre qu’un mode de diffusion finit toujours par transformer les œuvres qu’il transporte.

Le roman ne s’écrit pas comme une pièce de théâtre.

La télévision ne raconte pas comme le cinéma.

Les réseaux sociaux ne parlent pas comme un livre.

Pourquoi les plateformes échapperaient-elles à cette règle ?

Leur mission n’est pas seulement de diffuser des œuvres.

Leur modèle économique consiste à capter puis à retenir notre attention.

Cette logique exerce inévitablement une pression vers des récits plus immédiatement accessibles, des rebondissements plus fréquents, des personnages identifiables plus rapidement et des émotions plus explicites.

Bien sûr, de nombreuses œuvres produites pour les plateformes démontrent le contraire.

Mais cette tension existe.

Martin Scorsese regrette que le cinéma soit progressivement réduit à du content, un contenu parmi d’autres dans un flux continu.

Christopher Nolan rappelle qu’un film ne devrait jamais devenir un simple actif destiné à enrichir un catalogue.

Denis Villeneuve défend, quant à lui, une expérience qui suppose une disponibilité de l’esprit, à rebours de la fragmentation permanente de notre attention.

Tous parlent, au fond, de la même chose.

Le cinéma n’est plus seulement confronté à une révolution technologique.

Il fait face à une révolution de l’attention.

L’intelligence artificielle pourrait transformer la grammaire du cinéma

Les plateformes disposent déjà d’une connaissance extrêmement fine de nos comportements.

Elles savent où nous interrompons un film, quelles scènes nous revoyons, quels personnages nous attachent, à quel moment nous abandonnons une série.

L’intelligence artificielle ne crée pas cette connaissance.

Elle lui donne une puissance inédite.

Elle permet de transformer ces données en recommandations de création : raccourcir un plan fixe, supprimer un silence, rendre explicite un non-dit, accélérer un dialogue, renforcer un retournement, atténuer une ambiguïté ou modifier une fin ouverte.

Le risque n’est donc pas tant celui d’un cinéma écrit par des algorithmes.

Il est celui d’un cinéma progressivement optimisé par eux.

Quand les KPI remplacent la compréhension

Cette évolution me rappelle une autre révolution que j’ai observée au cours de ma carrière dans la technologie.

Pendant longtemps, le marketing consistait d’abord à comprendre les êtres humains.

L’arrivée du numérique a permis de tout mesurer : clics, conversions, engagement, temps passé.

Ces indicateurs sont devenus indispensables.

Mais certaines organisations ont fini par confondre la mesure avec la compréhension.

Le cinéma pourrait connaître la même dérive.

L’émotion deviendrait un KPI.

Le scénario, une succession d’optimisations.

Et l’auteur, l’interprète de tableaux de bord.

Le cinéma n’a jamais eu pour vocation de fidéliser un client

La mission d’une plateforme est parfaitement légitime : acquérir des abonnés, les fidéliser et maximiser le temps passé sur son service.

Le cinéma poursuit une autre ambition.

Il nous propose un regard inédit sur le monde.

Il nous fait aimer un personnage que nous jugions, comprendre une réalité qui nous était étrangère, accepter le doute, découvrir la nuance, entendre ce que révèlent les silences autant que les dialogues.

Autrement dit, il ne cherche pas seulement à retenir notre attention.

Il cherche à transformer notre regard.

C’est ainsi qu’il façonne, souvent à notre insu, notre intelligence émotionnelle, notre empathie, notre humour et notre rapport à la complexité humaine.

À partir du moment où l’acquisition et la fidélisation des abonnés deviennent le premier critère d’une œuvre, quelque chose change profondément.

Nous ne sommes plus tout à fait dans une logique artistique.

Nous entrons dans une logique d’optimisation.

L’exception culturelle française face à son prochain défi

Depuis plus de soixante ans, la France a construit un modèle unique de financement du cinéma.

Parce que la distribution des œuvres alimente leur financement, une partie de la valeur créée est réinvestie dans de nouveaux films, y compris les plus exigeants.

Ce modèle a permis au cinéma français de demeurer l’un des plus créatifs et des plus influents au monde.

Mais que se passera-t-il si les principaux canaux de diffusion répondent demain à des critères définis hors d’Europe ?

Si la visibilité d’une œuvre dépend principalement d’algorithmes conçus pour maximiser l’engagement ?

Si, progressivement, les récits qui nous sont proposés convergent vers les mêmes standards narratifs ?

La question n’est plus seulement économique.

Elle est culturelle.

Et, au fond, profondément politique.

Nous parlons beaucoup de souveraineté numérique.

Nous débattons de souveraineté industrielle.

Nous investissons dans l’intelligence artificielle.

Peut-être est-il temps de parler aussi de souveraineté culturelle.

Car une nation ne perd pas seulement une part de son indépendance lorsqu’elle renonce à maîtriser ses technologies.

Elle commence aussi à la perdre lorsqu’elle ne maîtrise plus les récits qui façonnent son imaginaire collectif.

Une civilisation se définit autant par les histoires qu’elle raconte que par les technologies qu’elle invente.

À l’heure où l’intelligence artificielle s’invite dans toutes les dimensions de nos vies, la véritable question n’est peut-être pas de savoir si elle remplacera les artistes.

La véritable question est de savoir qui décidera demain des histoires qui façonneront notre regard sur le monde.